# Winchester et les armes à levier de sous-garde
**De la Rocket-Ball à la Winchester 1894**
Depuis que l'homme utilise des armes à feu, son rêve est de **tirer plusieurs fois sans recharger**. Les premières réponses consistèrent à multiplier les canons côte à côte : la mise à feu étant simultanée, l'effet devait être spectaculaire et meurtrier — mais il fallait ensuite tout recharger, et la taille des engins relevait davantage de l'artillerie.
Dès la fin du XVIᵉ siècle apparaît le **barillet**, et donc l'arme individuelle à répétition. Elle reste très rare et d'un emploi délicat, surtout à cause des systèmes de mise à feu — mèche, rouet, silex — qui enflamment le **pulvérin** (poudre noire très fine) contenu dans un petit réceptacle, le **bassinet**, équipant chaque chambre du barillet. Seuls de hauts personnages avaient le privilège et les moyens de détenir de telles armes.
**Remerciement spécial** : cette page est tirée du fascicule *Winchester et les autres armes à levier de sous-garde* de **Jean-Claude Cavalier** (« Jesse Lone Rider »), qui a aimablement autorisé sa reprise et sa diffusion sur Tireur.org. Qu'il en soit chaleureusement remercié.
## Le verrou du brevet Colt
En **1836**, une étape est franchie avec le revolver de **Samuel Colt** : l'armement du chien fait tourner le barillet jusqu'à la chambre suivante et la bloque devant le canon. Colt profite aussi des toutes récentes **amorces de percussion**, posées sur les cheminées — ces tétons percés d'un petit canal communiquant avec l'arrière des chambres. Il dépose un brevet la même année.
Dès le début de sa production, et surtout à partir de **1855** avec le mécanisme du **Colt Root** à carcasse fermée, Colt propose aussi des **armes d'épaule à barillet**, carabines courtes ou *rifles* plus longs.
**Le mot *rifle*.** Aux États-Unis, il désigne une arme d'épaule **rayée**, plus longue que la carabine de selle. Il n'a pas de traduction précise en français, même si l'on pourrait parler de carabine de sport ou de chasse, voire de fusil rayé lorsque l'arme est très longue ou de calibre puissant.
Son brevet donne à Colt le **monopole du revolver jusqu'en 1857**. Personne ne peut copier ses armes à barillet, et les contrevenants sont poursuivis — parmi eux un certain **Daniel Baird Wesson**, en 1851… C'est précisément ce verrou qui va pousser d'autres inventeurs vers une tout autre voie : la **répétition sans barillet**.
## Hunt, Jennings, Robbins & Lawrence : le magasin tubulaire
Dès **1847**, le mécanicien **Walter Hunt** — inventeur de l'épingle de sûreté — a l'idée de placer un **magasin en forme de tube sous le canon** de son fusil. Les munitions sont amenées vers le boîtier de culasse, élevées au niveau du canon, puis poussées dans la chambre par la culasse. Le mécanisme est très complexe et coûteux à réaliser, et il faut encore placer une amorce sur une cheminée avant chaque coup.
La douille métallique n'existant pas encore aux États-Unis, la munition est une simple **balle de plomb** dont la base est creusée d'une cavité contenant la poudre noire, obturée par un opercule percé laissant passer la flamme de l'amorce séparée : la fameuse **Rocket-Ball**. En théorie, cela devrait fonctionner. En pratique, le peu de poudre donne une puissance **anémique**, et le reflux de gaz brûlants vers l'arrière risque d'enflammer toutes les balles du magasin.
Sans moyens financiers, Hunt ne fabriquera au mieux que quelques prototypes — le *Volition Repeater*, dont un seul exemplaire est parvenu jusqu'à nous. La chaîne des reventes s'enclenche alors :
1. Hunt cède son brevet à son ami mécanicien **George Arrowsmith**, qui confie le projet à son ouvrier **Lewis Jennings** ; celui-ci modifie l'arme et prend un nouveau brevet en **1849**.
2. Arrowsmith, lui aussi à court d'argent, revend les brevets à **Courtland Palmer**, quincaillier de New York.
3. Palmer fait fabriquer 5 000 fusils par la firme **Robbins & Lawrence**, déjà bien outillée dans l'armurerie.
Le fusil **Jennings**, en calibre **.54**, tire la Rocket-Ball depuis le magasin tubulaire ; le mécanisme, resté compliqué, est actionné par un **levier d'armement à anneau**, et la mise à feu est assurée par un système automatique de distribution d'amorces en forme de pilule. C'est un échec : on n'en fabriquera qu'un millier.
## Smith, Wesson et la genouillère
Chez Robbins & Lawrence, deux ouvriers-armuriers sont chargés de repenser le mécanisme : **Daniel Baird Wesson** et **Benjamin Tyler Henry**. Un armurier très expérimenté les rejoint, **Horace Smith**. Smith, Wesson et Palmer (pour la partie financière) fondent une société et modifient à nouveau mécanisme et munition, ce qui débouche sur un **brevet en 1851**. Henry est toujours présent, mais préfère rester simple ouvrier-armurier sans s'engager financièrement.
Le système comporte toujours un **tube-magasin** sous le canon. Les cartouches y sont poussées par un ressort vers le boîtier de culasse, où elles entrent une à une dans un **auget** — un berceau qui, sous l'action du levier, fait monter la munition au niveau du canon, un peu comme un ascenseur. En refermant le levier de sous-garde, la culasse pousse la munition dans la chambre et l'auget redescend chercher la suivante.
**Le mécanisme « à genouillères ».** Le levier d'armement fait se plier ou se déplier des pièces articulées, un peu comme un genou, qui font reculer ou avancer la culasse. Genouillères repliées, la culasse est complètement reculée ; remises à plat par la fermeture du levier, la culasse est fermée et l'arme prête à tirer. Ce mécanisme équipera **toutes** les armes issues de ce système jusqu'à la Winchester 1876.
La Rocket-Ball est encore améliorée : le creux de la balle est rempli d'un mélange de poudre noire et de matière détonante au choc, fermé par un **opercule en liège**. Le percuteur frappe et perce le liège, la substance détonante s'enflamme et le coup part. La puissance reste anémique, et le risque d'inflammation en chaîne dans le magasin bien réel.
Smith et Wesson s'associent définitivement vers **1854** pour former la société qui existe toujours. Ils proposent un pistolet en .31 ou .41 fondé sur ces principes, dit **Norwich**, du nom de la ville où se situe l'atelier : **1 100 exemplaires**, succès mitigé.
## Volcanic, puis New Haven Arms
À l'approche de l'expiration du brevet Colt (février 1857), Smith, Wesson et Palmer saisissent l'occasion de **revendre l'ensemble des brevets** du système à levier de sous-garde à un groupe d'investisseurs, dans lequel figure un certain **Oliver Fisher Winchester**, qui a fait fortune dans la confection de chemises en prêt-à-porter. Avec ses confrères, il crée la **Volcanic Repeating Arms Co** en **1855** — et c'est sous l'appellation **Volcanic** que seront désormais connues ces armes.
Henry retourne travailler chez Robbins & Lawrence ; Smith & Wesson, eux, s'intéresseront dorénavant au **revolver à cartouches métalliques** — mais ceci est [une autre histoire](histoire:revolver_americain).
Chez Volcanic, la production est dirigée par William Hicks, et l'offre est large : du pistolet de poche à canon de 4″ et magasin de 6 balles au rifle de 24″ et magasin de 30 balles. Mais les affaires vont mal. La Rocket-Ball n'inspire pas confiance et manque cruellement de puissance ; de plus, la fin du brevet Colt en 1857 ouvre le marché à tous les fabricants de revolvers à percussion, nombreux à proposer des armes fiables et puissantes. Acheter un pistolet Volcanic anémique dans ces conditions…
Malgré un apport d'argent frais de la part, entre autres, d'Oliver Winchester, la société est **déclarée en faillite début 1857**. Winchester rachète les dettes, devient propriétaire de tous les avoirs et fonde dans la foulée la **New Haven Arms Co**, dont il est le principal actionnaire. Henry revient comme **directeur technique** et la fabrication reprend dès la mi-1857. Que de péripéties en dix ans, pour à peine quelques milliers d'armes à la munition chétive !
## 1860 : la cartouche Henry change tout
Dès 1857, Henry a pu examiner la petite **.22 Short** de ses amis Smith & Wesson. Fin **1858**, il parvient à réaliser une cartouche métallique de **.44 annulaire**. Il ne restait qu'à adapter le mécanisme Volcanic : allongement du mécanisme et de l'auget-élévateur, adjonction d'un **extracteur** de douilles vides. Henry obtient un **brevet en 1860**, qu'il cède ensuite à la New Haven Arms Co.
Le rifle **Henry 1860** a incontestablement un air de famille avec la Volcanic. Il faut charger le magasin **par l'avant**, en repoussant et bloquant sur le côté le poussoir de munitions, ce qui dégage le bout du magasin. Remis en place, le poussoir coulisse dans une **fente courant sur toute la longueur du magasin**, poussant les cartouches grâce à un ressort en spirale. Le boîtier, en fer ou surtout en **laiton**, ne présente pas encore la portière de chargement latérale des futures Winchester.
**La .44 Henry Flat Rimfire** : cartouche annulaire à bout plat, chargée de **28 grains (1,8 g)** de poudre noire, balle de **200 grains (13 g)**, vitesse de sortie **± 340 m/s** et énergie **± 760 joules**. Enfin une vraie munition digne de ce nom, sans commune mesure avec la Rocket-Ball.
On ne produit que le rifle à canon de **24″**, magasin de **15 cartouches** : **14 000 exemplaires entre 1862 et 1866**. Pas d'autres longueurs de canon, et plus de pistolets.
### La Guerre de Sécession
L'armée US s'intéresse à l'arme et en achète **1 700**, mais les essais ne sont pas concluants : le **magasin fendu** et la **fenêtre d'éjection grande ouverte** sur le haut du boîtier sont vulnérables — un simple bout de branche peut bloquer le mécanisme. Du côté civil, le succès n'est pas négligeable ; des États équipent quelques unités de cette arme dont les Confédérés diront **« qu'on la charge le dimanche et qu'elle tire toute la semaine »**.
Il faut se rappeler que, pendant la guerre, la grande majorité des soldats sont encore équipés de **fusils à un coup à chargement par la bouche** (Springfield, Enfield…) — et imaginer le stress du rechargement, debout sous le feu ennemi. Seules certaines unités de tireurs d'élite disposent d'un fusil à chargement par la culasse à cartouches en papier, comme les **Sharps**.
## Les concurrents : Spencer et Evans
Il ne faut surtout pas oublier les carabines et rifles **Spencer**, du nom de l'inventeur **Christopher Spencer**, qui avait un peu travaillé chez Colt. L'arme est alimentée par un **tube-magasin placé dans la crosse**, contenant **7 cartouches annulaires** d'un calibre voisin du .52. Lorsqu'on actionne le levier-pontet, la culasse en quart de cercle pivote vers le bas pour éjecter la douille tirée et laisser passer une munition venant du magasin de crosse. En revanche, il faut **armer le chien séparément**.
Production totale : **± 200 000 exemplaires entre 1860 et 1869**, dont plus de **100 000 achetés par le gouvernement de l'Union**. Ce fut ainsi la **première arme réglementaire à cartouches métalliques au monde**.
Dans la même lignée, notons l'étonnant système **Evans** : le gros magasin de crosse comporte une sorte d'**hélice tubulaire** qui quadruple la capacité, soit quatre rangées de munitions dans le tube. À chaque manœuvre du levier, le magasin tourne d'un quart de tour pour fournir une nouvelle cartouche. Selon le modèle et la longueur de la munition (.44 Evans *short* ou *long*), la capacité allait de **28 à 34 cartouches** — le poids total, magasin garni, devait être conséquent. Pas de chien extérieur, et une crosse assez spéciale où l'on voit affleurer le tube-magasin. **15 000 exemplaires entre 1873 et 1879**, répartis entre carabines courtes, rifles et *military muskets* ; l'armée US ne s'y intéressa pas et la société fit faillite en 1880.
## La Winchester 1866, le « Yellow Boy »
Chez New Haven, les relations ne sont plus au beau fixe entre Henry et Winchester. Conscient des défauts du rifle Henry, ce dernier charge l'un de ses ingénieurs, **Nelson King**, d'y remédier. King place une **portière de chargement sur le côté droit** du boîtier : les cartouches, toujours en .44 Henry annulaire, sont chargées par cette portière, traversent l'auget en position basse et pénètrent dans un **tube-magasin complètement fermé**, protégé par un garde-main en bois. Le mécanisme à genouillères et auget est conservé.
Trois versions sont proposées : **carabine de selle** (canon 20″), **rifle** (24″) et **musket** militaire (27″).
L'arme sort en **1866**, juste au moment de la prise de pouvoir définitive d'Oliver Winchester ; la société qui porte désormais son nom existe toujours aujourd'hui, bien qu'elle ne fabrique plus d'armes à proprement parler. C'était un défi que de sortir une nouvelle arme en 1866, alors que l'armée US commençait à écouler ses surplus d'après-guerre, Spencer compris.
La **Winchester 1866** sera fabriquée **jusqu'en 1898, à 170 000 exemplaires**. Elle équipera beaucoup de pionniers partant vers l'Ouest et prendra le surnom de **Yellow Boy** (« garçon jaune »), qui aurait été imaginé par les Amérindiens — en référence à son boîtier de laiton. Si l'armée américaine ne s'y intéresse pas, Winchester la vendra aux gouvernements du **Mexique**, de l'**Empire ottoman** et à la **France de la fin du Second Empire**.
## La Winchester 1873 et la .44-40
Winchester lorgne un contrat militaire américain ; par ailleurs, la .44 Henry est jugée un peu faible, et son **culot en cuivre assez mou** ne permet pas d'augmenter la charge sans risquer la déchirure. Les bureaux planchent donc sur une nouvelle arme **et** une nouvelle munition.
**La .44-40 Winchester** : douille en laiton plus longue que la .44 Henry, culot épais, **percussion centrale** avec une amorce **renouvelable**, charge de **40 grains (2,6 g)** de poudre noire au lieu de 28, mais toujours la balle de 200 grains de la Henry. La vitesse passe à **400 m/s**. Ce n'est pas une cartouche de grande chasse, mais elle reste populaire aujourd'hui comme calibre moyen.
Le boîtier en laiton de la 1866 étant jugé trop fragile, on passe à l'**acier** : c'est la **Winchester 1873**. Le mécanisme reste celui à genouillères et auget, mais on ajoute une **trappe coulissante** qui ferme la fenêtre d'éjection et s'ouvre à la première manœuvre du levier ; l'intérieur du boîtier est accessible par **deux plaques latérales** faciles à démonter.
Au début, le succès est mitigé — la 1866 « fait le job » dans beaucoup d'usages. On propose rapidement un petit **outillage de rechargement**, chose impossible avec les munitions annulaires : enlever l'amorce, en remettre une neuve, charger la poudre noire et sertir une balle que l'on a coulée. Simple, quand on est loin de tout.
**1878 : le coup de génie commercial.** Colt décide de proposer son revolver **Single Action Army 1873** en **.44-40 Winchester**, alors qu'il n'existait jusque-là qu'en .45 Long Colt. Et là, c'est le succès : avoir une carabine et un revolver qui tirent **le même calibre** — fini les boîtes de munitions différentes ! Deux armes, une seule cartouche. Le SAA prendra le surnom de **Frontier Six-Shooter** dans ce calibre.
Winchester déclinera ensuite sa 1873 en **.38-40** et **.32-20**, Colt suivant avec son SAA dans ces mêmes « *frontier calibers* ». La Winchester 1873 sera fabriquée **jusqu'en 1923, à 720 000 exemplaires** — alors même que des modèles plus récents existaient depuis les années 1880-1890.
**Chacun son boulot.** Dans les années 1880, Colt se met à fabriquer des carabines à levier de sous-garde. Réponse du berger à la bergère : Winchester sort un revolver. On s'est compris — un **accord tacite** rendra la fabrication des carabines à levier à Winchester, et celle des revolvers à Colt.
## La butée du .45-70 et le modèle 1876
Malgré des commandes militaires à l'international, rien ne vient du côté américain. Depuis 1873, l'armée US a adopté le **.45-70**, estimant que toute arme d'épaule doit pouvoir le tirer. Or, chez Winchester, les essais sont sans appel : le **mécanisme à genouillères n'apprécie pas du tout** ce calibre puissant, et le boîtier en acier n'y change rien.
On travaille donc sur des munitions plus puissantes, quitte à allonger le boîtier de culasse de la 1873. On arrive au **.45-75 Winchester**, à balle de **350 grains** — moins lourde que les 405 grains de la .45-70 réglementaire, donc moins de recul et de pression pour le mécanisme. Là où la .45-75 constitue le maximum pour les genouillères, la .45-70 a encore de la marge et pourra plus tard être chargée avec des balles de plus de 500 grains.
Le **modèle 1876**, à boîtier de 1873 allongé, sort donc — mais **pas en .45-70**. Si l'armée US continue de bouder, la **Police montée canadienne** achète la version carabine, au garde-main allongé presque jusqu'à la bouche du canon. L'arme équipera aussi la « grande chasse » grâce à des calibres variés ; le président **Teddy Roosevelt** appréciait ce modèle et ne se privait pas d'en faire la publicité. **Près de 64 000 exemplaires jusqu'en 1898.**
## Le concurrent : Marlin
Du côté de la concurrence, **John Marlin** propose des petits pistolets de poche dits *deringers* depuis 1863, puis des revolvers de poche en petits calibres (.22 à .32 annulaires) au début des années 1870. Vers 1875, il s'associe à la firme **Ballard** pour commercialiser des fusils rayés à un coup, dont les gros calibres participeront à la chasse — au massacre… — des **bisons** dans les Grandes Plaines jusqu'au début des années 1880, aux côtés des Sharps et des Remington Rolling-Block.
À cette époque, Marlin met au point une première carabine à levier, le **modèle 1881**. Contrairement à la Winchester 1876, elle est proposée dans le fameux **.45-70 réglementaire**, ainsi que dans d'autres gros calibres. Marlin n'aura pas davantage de succès que Winchester auprès de l'armée US.
| Génération | Modèles | Calibres visés |
| :--- | :--- | :--- |
| Gros calibres | 1881 | .45-70 et autres gros calibres |
| Calibres moyens | 1888, 1889, **1894** | .44-40, etc. — jusqu'à 250 000 modèles 1894 |
| Petits calibres | 1891, 1892, 1897 | .22, .32 annulaires |
| Poudre sans fumée | **1893** | **.30-30** — 1 million d'exemplaires jusqu'en 1935 |
Presque un modèle par année : preuve d'améliorations constantes et d'un beau succès, qui vaut à Marlin d'être considéré aujourd'hui encore comme le principal concurrent de Winchester.
## John Moses Browning et la révolution des verrous
La sortie de la Marlin 1881 en .45-70 fait prendre conscience à Winchester que les modèles à genouillères et auget (1866, 1873, 1876) sont **dépassés**, du moins pour les gros calibres de chasse.
La rumeur qu'un jeune armurier hyper-doué travaille à **Ogden (Utah)** arrive aux oreilles de la direction. L'un des dirigeants s'y rend en train et rencontre **John Moses Browning**, celui qui deviendra l'armurier le plus prolifique de tous les temps. Moyennant contrat et promesse de fabriquer chez Winchester les carabines à un coup **High Wall et Low Wall 1885** mises au point dans son petit atelier, Browning commence à travailler pour la firme.
Il remplace le système à genouillères par un tout autre mécanisme : l'action sur le levier provoque l'**abaissement de deux verrous verticaux** qui débloquent la culasse ; celle-ci peut reculer en éjectant la douille du tir précédent, tandis qu'une rampe amène une nouvelle cartouche depuis le tube-magasin. La fermeture du levier fait avancer la culasse, qui chambre la munition, puis remonter les deux verrous qui la bloquent complètement. Ces verrous coulissent dans deux rainures de la culasse **et** dans deux rainures du boîtier : tout fait corps pour résister enfin à la .45-70 et aux autres calibres de grande chasse — y compris ceux qui seront chargés quelques années plus tard à la **poudre sans fumée**, laquelle remplacera la vieille poudre noire vers le milieu des années 1890.
| Modèle | Calibre emblématique | Production |
| :--- | :--- | :--- |
| **Winchester 1886** | .45-70 et gros calibres | 160 000 jusqu'en 1935 |
| **Winchester 1892** | calibres moyens (.44-40) | 1 million jusqu'en 1941 |
| **Winchester 1894** | **.30-30** (poudre sans fumée) | **7 à 8 millions** — toujours fabriquée |
| **Winchester 1895** | .30-06, .303 British | 425 000 jusqu'en 1931 |
Le **modèle 1894**, après une brève interruption au début des années 2000, est toujours fabriqué aujourd'hui sous licence Winchester par la firme japonaise **Miroku**. Avec une production totale souvent évaluée entre 7 et 8 millions d'exemplaires, c'est sans doute **l'arme civile la plus vendue de tous les temps**.
À noter que les « vieux » modèles à genouillères continueront d'être fabriqués **en même temps** que les nouveaux, jusqu'en 1923 pour la Winchester 1873 — chose surprenante et impensable aujourd'hui.
Le **modèle 1895** clôt le chapitre : encore une conception Browning, cette arme n'a plus de magasin tubulaire sous le canon, remplacé par un **magasin vertical sous le boîtier**, devant le levier. En dehors de la grande chasse, c'est aussi une arme de guerre, tirant des calibres puissants comme le .30-06 ou le .303 British. Elle sera détrônée par les modernes systèmes **à verrou**, tels qu'on les voit aujourd'hui sur la grande majorité des carabines de chasse ou de sport.
## Au-delà du levier
- **Savage 1895 et 1899** — contrairement à la Winchester 1895, le chargeur vertical de 5 cartouches est **incorporé dans le boîtier** et reste invisible de l'extérieur ; il se charge par le haut, levier ouvert. Un curieux petit **compteur** au bas du boîtier indique le nombre de cartouches encore disponibles. Les divers calibres proposés en font une arme de chasse : le modèle évoluera peu pendant près d'un siècle de production et plus d'un million d'exemplaires.
- **Winchester 1887** — fusil de chasse à **canon lisse** à levier de sous-garde, magasin tubulaire de 5 cartouches de calibre 10 ou 12, pour le petit gibier. Près de **65 000** exemplaires jusqu'en 1901, la production se poursuivant avec un modèle quasi identique jusqu'en 1920.
- **Winchester 1890** — carabine à « pompe » ou « trombone » (le garde-main coulisse d'avant en arrière), souvent en .22 LR : **850 000** exemplaires jusqu'en 1941.
- **Winchester 1893** — même système à pompe, ancêtre des *riot-guns* à canon lisse.
Pour les derniers modèles Winchester de cette fin de XIXᵉ siècle, on sent bien l'empreinte de **John Moses Browning**, qui inventera plus tard, et pour d'autres firmes, le pistolet semi-automatique **Colt 1911** et plusieurs modèles de mitrailleuses. Il décédera dans son bureau de la **Fabrique Nationale de Herstal**, tout près de Liège, en **novembre 1926**, après une carrière armurière hors du commun.
Mais ceci est encore une autre histoire…
## Le document d'origine
*Winchester et les autres armes à levier de sous-garde*, **Jean-Claude Cavalier** (Jesse Lone Rider), 26 mai 2026 — 13 pages illustrées.
→ **[Télécharger le fascicule complet (PDF)](https://www.tireur.org/Histoire/armes_levier_sous_garde_cavalier.pdf)**
L'auteur précise que les photographies, qui viennent du Net ou de lui-même, ne sont pas à la même échelle.
## Voir aussi
- [Les débuts du revolver américain](histoire:revolver_americain) — la branche « barillet » de la même histoire, par le même auteur.
- [Les pistolets et revolvers américains de poche](histoire:armes_de_poche_americaines) — deringers, poivrières et petits revolvers, par le même auteur.
- [Histoire des armes à feu : de l'Antiquité à nos jours](histoire:armes_a_feu) — le cadre chronologique général.
### Sur le forum
- [Armes d'épaule → Les armes à levier de sous garde](https://www.tireur.org/forum/list.php?22) — **la section du forum consacrée à ces armes**, du Yellow Boy aux Marlin modernes.
- [Armes anciennes → Armes longues](https://www.tireur.org/forum/list.php?27) — pour les modèles à poudre noire et leurs répliques.
- [Histoire de la poudre et des armes](https://www.tireur.org/forum/list.php?62) — la section d'où provient ce fascicule.
- [Les fascicules de Lone Rider](https://www.tireur.org/forum/read.php?62,226626) — le fil de discussion où l'auteur a mis ses documents à disposition ; c'est là qu'on peut le remercier.