# Mesurer un groupement : rayon moyen et extreme spread Devant une cible criblée, tout le monde attrape le pied à coulisse et mesure **les deux impacts les plus écartés**. C'est l'*extreme spread* — le « groupement » au sens courant. Il a deux qualités : il se mesure en dix secondes, et il ne demande aucun calcul. Il a aussi un défaut que sa simplicité masque : **sa valeur dépend du nombre de coups tirés**. Un groupe de 10 est mécaniquement plus large qu'un groupe de 5 tirés par la même arme, sans que rien n'ait changé ni dans l'arme ni dans la munition. Comparer les deux n'a donc aucun sens — et c'est pourtant ce que font la plupart des comparaisons qu'on lit. Le **rayon moyen** (*mean radius*) n'a pas ce défaut. Cette page explique ce que chacune des deux mesures dit réellement, et ce qu'un groupe unique permet — ou ne permet pas — de conclure. Le modèle statistique utilisé ici (loi normale bivariée, loi de Rayleigh) est établi sur la page [Rappels de probabilités et statistiques](technique/probabilites_statistiques#dispersion_en_cibleloi_normale_a_deux_dimensions_et_loi_de_rayleigh). On le reprend ici sans le redémontrer. --- ## 1. Les deux mesures On note $\sigma$ l'**écart-type de la dispersion sur un axe** — la grandeur qui caractérise réellement l'arme et sa munition. C'est elle qu'on cherche à estimer ; ni le rayon moyen ni l'extreme spread ne sont autre chose que des **estimateurs** de $\sigma$. * **L'extreme spread (ES)** — la plus grande distance entre deux impacts du groupe, mesurée d'axe à axe. Sur cible, on mesure de bord extérieur à bord extérieur puis on retranche un diamètre de balle, ce qui revient au même. * **Le rayon moyen (RM)** — la distance moyenne de chaque impact au **centre du groupe**, ce centre étant lui-même la moyenne des impacts. $$RM = \frac{1}{N}\sum_{i=1}^{N} \sqrt{(x_i - \bar{x})^2 + (y_i - \bar{y})^2}$$ La différence tient en une phrase : **l'ES ne regarde que deux impacts, le rayon moyen les regarde tous.** --- ## 2. Le rayon moyen, et son biais à petit nombre de coups Si les impacts suivent une loi normale bivariée circulaire d'écart-type $\sigma$ par axe, la distance d'un impact au **vrai** centre suit une loi de Rayleigh, de moyenne $\sigma\sqrt{\pi/2} \approx 1{,}253\,\sigma$. Mais on ne connaît jamais le vrai centre : on mesure les distances au centre **estimé** sur le groupe lui-même. Or ce centre estimé est tiré vers les impacts, donc il les rapproche artificiellement. L'espérance du rayon moyen mesuré vaut : $$\mathbb{E}[RM] = \sigma\sqrt{\frac{\pi}{2}}\sqrt{1 - \frac{1}{N}}$$ | $N$ | $\mathbb{E}[RM]$ | Biais vis-à-vis de $1{,}253\,\sigma$ | | :---: | :---: | :---: | | 3 | $1{,}023\,\sigma$ | −18 % | | 5 | $1{,}121\,\sigma$ | −11 % | | 10 | $1{,}189\,\sigma$ | −5 % | | 20 | $1{,}222\,\sigma$ | −2,5 % | | 50 | $1{,}241\,\sigma$ | −1 % | **À retenir.** Sur un groupe de 5, le rayon moyen mesuré sous-estime la dispersion réelle de **11 %**. Pour remonter à $\sigma$ sans biais : $$\hat{\sigma} = \frac{RM}{\sqrt{\pi/2}\,\sqrt{1 - 1/N}}$$ --- ## 3. L'extreme spread ne converge pas Le rayon moyen tend vers une valeur fixe quand on ajoute des coups. **L'extreme spread, non** : chaque coup supplémentaire est une chance de plus de tomber loin, donc l'ES ne peut que croître. | $N$ | $\mathbb{E}[ES]$ | Rapport $ES/RM$ | | :---: | :---: | :---: | | 2 | $1{,}772\,\sigma$ | 2,00 | | 3 | $2{,}411\,\sigma$ | 2,35 | | 5 | $3{,}066\,\sigma$ | 2,74 | | 10 | $3{,}815\,\sigma$ | 3,21 | | 20 | $4{,}451\,\sigma$ | 3,64 | | 50 | $5{,}190\,\sigma$ | 4,18 | *(Seul le cas $N = 2$ a une forme analytique, $\sigma\sqrt{\pi}$ ; les autres valeurs viennent d'une simulation de 400 000 groupes.)* Deux conséquences pratiques, et ce sont les seules choses vraiment importantes de cette page : **1. Un extreme spread ne se compare qu'à nombre de coups égal.** Une arme qui groupe en 25 mm sur 5 coups et une autre en 30 mm sur 10 coups : c'est la **seconde** qui est la plus précise. Rapportées à $\sigma$, elles donnent $25/3{,}07 = 8{,}2$ contre $30/3{,}81 = 7{,}9$. **2. Il n'existe pas de facteur de conversion universel** entre extreme spread et rayon moyen. Le rapport passe de 2,0 à 4,2 selon le nombre de coups. Toute règle du type « le rayon moyen vaut le tiers du groupement » est fausse dès qu'on change de $N$. --- ## 4. Le vrai défaut de l'extreme spread n'est pas celui qu'on croit On lit souvent que l'ES « jette l'information » puisqu'il n'utilise que deux impacts sur $N$. C'est vrai en principe, mais **l'effet est modeste**, et il vaut d'être chiffré plutôt qu'asséné. Erreur-type relative de l'estimation de $\sigma$ : | $N$ | Par le rayon moyen | Par l'extreme spread | | :---: | :---: | :---: | | 5 | 26 % | 27 % | | 10 | 17 % | 19 % | | 20 | 12 % | 15 % | Sur un groupe de 5, les deux mesures se valent presque. L'écart ne se creuse qu'en montant en nombre de coups — et il reste modéré. **Le reproche à faire à l'extreme spread n'est donc pas d'être bruité, mais de ne pas avoir de référence fixe** : sa valeur attendue bouge avec $N$, ce qui interdit toute comparaison entre séries de tailles différentes. Le rayon moyen, lui, corrigé de son biais, estime toujours la même chose. --- ## 5. Ce qu'un groupe unique permet de conclure Peu, et c'est le point le plus utile de cette page. Intervalle à 95 % sur $\sigma$ estimé à partir d'**un seul groupe** (en pourcentage de la vraie valeur) : | $N$ | Par le rayon moyen | Par l'extreme spread | | :---: | :---: | :---: | | 3 | 37 – 178 % | 37 – 180 % | | 5 | 53 – 154 % | 52 – 158 % | | 10 | 68 – 136 % | 65 – 142 % | | 20 | 77 – 124 % | 74 – 132 % | Un groupe de 5 coups situe la dispersion réelle entre **la moitié et une fois et demie** de ce qu'on a mesuré. Deux chargements dont les groupes diffèrent de 20 % sont donc **indiscernables** sur un groupe chacun — la conclusion rejoint celle établie pour les vitesses sur la page [L'écart-type au chronographe](technique/ecart_type_chronographe). ### Combien de coups faut-il ? Accumuler plusieurs groupes revient à accumuler des coups. Erreur-type sur $\sigma$, par le rayon moyen : | Protocole | Coups | Erreur-type | | :--- | :---: | :---: | | 1 groupe de 5 | 5 | 26 % | | 3 groupes de 5 | 15 | 15 % | | 5 groupes de 5 | 25 | 12 % | | 10 groupes de 5 | 50 | 8 % | Il faut **une cinquantaine de coups** pour connaître la dispersion d'une arme à 10 % près. C'est beaucoup, et c'est la raison pour laquelle les comparaisons de chargements fondées sur un groupe de 3 ou 5 sont, statistiquement, sans valeur. --- ## 6. En résumé 1. **L'extreme spread ne se compare qu'à nombre de coups égal.** Entre 5 et 10 coups, la valeur attendue passe de $3{,}07\,\sigma$ à $3{,}81\,\sigma$ sans qu'aucun paramètre physique n'ait bougé. 2. **Le rayon moyen mesuré est biaisé bas** à petit $N$ — de 11 % sur un groupe de 5 — mais le biais se corrige exactement, par $\sqrt{1 - 1/N}$. 3. **Aucune conversion universelle** entre les deux mesures : le rapport dépend de $N$. 4. **Un groupe unique ne conclut rien.** Comptez une cinquantaine de coups pour situer la dispersion à 10 % près. --- ## Voir aussi - [Rappels de probabilités et statistiques pour le tireur](technique/probabilites_statistiques) — loi normale bivariée, loi de Rayleigh, CEP et R95. - [L'écart-type (SD) au chronographe](technique/ecart_type_chronographe) — le même problème d'échantillonnage, appliqué aux vitesses. - [Générateur de cibles](https://www.tireur.org/techniques/targets/) — pour imprimer les cibles servant à ces mesures. ---- //**Page vérifiée.** Ce qui a été recalculé, ce qui a été simulé et **ce qui n'a pas pu être établi** figurent sur la [[verification:technique:rayon_moyen_dispersion|fiche de vérification]].//