Le pistolet automatique calibre .45 M1911 — officiellement dénommé Automatic Pistol, Caliber .45, M1911 par l'armée américaine — est l'une des armes de poing réglementaires restées le plus longtemps en service. Conçu par l'inventeur américain John Moses Browning, le M1911 a été l'arme de poing réglementaire des forces armées des États-Unis de 1911 à 1985 (soit 74 ans de service continu), traversant la Première et la Seconde Guerre mondiale, la guerre de Corée et celle du Viêt Nam.
Sa plateforme mécanique est toujours produite et copiée, pour certaines unités militaires comme pour le tir sportif de vitesse et de précision.
La plateforme 1911. Le terme « 1911 » désigne autant le pistolet réglementaire d'origine que la plateforme qu'il a engendrée. Le catalogue d'armes de ce site en recense plus de 2 200 déclinaisons chez 134 marques — de Colt aux ateliers de compétition (Les Baer, Nowlin, Caspian) en passant par les productions sous licence.
À la fin du XIXe siècle, les forces armées américaines sont équipées du revolver réglementaire Colt M1892 en calibre .38 Long Colt. Durant la guerre philippino-américaine (1899-1902) et la rébellion des Moros, l'US Army fait face à des guerriers musulmans Moros juramentados (déterminés au combat et insensibilisés par la transe et des ligatures serrées). Les officiers sur le terrain rapportent de nombreux cas où des combattants Moros, touchés par plusieurs balles de .38 à bout portant, parviennent à poursuivre leur charge et à tuer des soldats américains au kriss ou au barong.
L'armée ressort alors de ses arsenaux ses vieux revolvers Colt M1873 Single Action Army en calibre .45 Colt — reconditionnés, canons raccourcis de 7½ à 5½ pouces — que les officiers jugent nettement plus efficaces. L'Ordnance Department en tire la conclusion qu'un calibre d'au moins .45 est indispensable pour une arme de poing militaire.
Pour formaliser ce besoin, le colonel John T. Thompson (futur inventeur de la Thompson submachine gun) et le major Louis Anatole LaGarde effectuent en 1904 une série de tests balistiques aux abattoirs de Chicago, sur du bétail vivant et sur des cadavres humains. Plusieurs calibres sont comparés : .38 Long Colt, .38 ACP, 7,65 et 9 mm Parabellum, .45 Colt, .455 Webley, .476 Eley. La commission conclut « qu'une balle offrant l'effet de choc et le pouvoir d'arrêt à courte distance nécessaires à un pistolet ou un revolver militaire ne devrait pas avoir un calibre inférieur à .45 » (11,43 mm).
Portée des conclusions. Ces essais ont été critiqués comme méthodologiquement fragiles, et leur recommandation jugée mal étayée par leurs propres relevés. Thompson et LaGarde eux-mêmes ajoutaient que, faute de pouvoir compter sur un effet d'arrêt immédiat, les soldats armés d'un pistolet devaient être « entraînés sans relâche à la précision du tir ».
John Browning, qui collabore déjà avec Colt sur des pistolets automatiques (les Colt M1900, M1902 et M1905), s'attelle au développement d'une munition automatique de gros calibre. En combinant la géométrie de la cartouche de .45 Colt avec les exigences d'alimentation d'un pistolet automatique à gorge, il conçoit avec Frankford Arsenal la cartouche de .45 ACP (Automatic Colt Pistol). La balle blindée de 230 grains (14,9 g) propulsée à 244 m/s devient le nouveau standard américain.
En 1907, l'armée américaine lance des essais officiels pour sélectionner un pistolet semi-automatique en calibre .45. Plusieurs fabricants soumettent des prototypes : Colt (conçu par Browning), Savage Arms, Luger (en calibre .45 ACP, rarissime), Bergmann, Knoble, et Webley.
Après plusieurs phases d'élimination, seules les conceptions de Colt et de Savage restent en lice pour les essais finaux de 1910-1911.
graph TD
A["1907 : ouverture des essais"] --> B["Luger .45 — éliminé"]
A --> C["Bergmann, Knoble, Webley — éliminés"]
A --> D["Finalistes 1910"]
D --> E["Savage .45 — éliminé aux essais d'endurance"]
D --> F["Colt .45 / J. M. Browning — adopté M1911"]
L'Ordnance Department organise un test d'endurance. Un exemplaire unique de chaque arme doit tirer 6 000 coups sur deux jours. Toutes les 100 cartouches, l'arme est refroidie dans un seau d'eau ; toutes les 1 000 cartouches, elle est nettoyée et lubrifiée. Durant le test, les pistolets sont également exposés à de la limaille de fer, de la boue et des bains d'acide.
Le rapport de la commission d'évaluation tranche en faveur du Colt, jugé « supérieur, parce qu'il est plus fiable, plus endurant, plus facile à démonter lorsqu'il y a des pièces cassées à remplacer, et plus précis » (traduction ; l'original anglais est reproduit dans les comptes rendus de l'Ordnance Department).
L'arme est officiellement adoptée par l'U.S. Army le 29 mars 1911 sous la dénomination réglementaire de M1911.
La Navy et le Marine Corps retiennent le pistolet à leur tour en 1913, ce qui en fait l'arme de poing commune des trois armes.
Ses premières campagnes précèdent la Grande Guerre : les Marines l'emportent à Haïti en 1915, et il est largement distribué lors de l'expédition punitive au Mexique de 1916-1917, quand Pershing poursuit Pancho Villa — c'est son premier emploi à grande échelle, sur plusieurs mois.
À la veille de l'entrée en guerre des États-Unis, 68 533 pistolets ont été livrés au début de 1917, par Colt et la Springfield Armory réunies. C'est peu au regard de l'armée qu'il va falloir lever, ce qui explique l'ouverture rapide de la production à Remington-UMC et à d'autres sous-traitants.
Le Colt M1911 fonctionne selon le principe du court recul du canon avec verrouillage par tenons.
graph LR
A["Départ du coup"] --> B["Recul solidaire canon + glissière"]
B --> C["Abaissement du canon par la biellette"]
C --> D["Déverrouillage, éjection, réarmement"]
Browning utilisait sur le M1911 cette biellette pivotante. Plus tard, lors de la conception de ce qui allait devenir le Browning GP35 (Hi-Power), il remplaça la biellette par une rampe fixe ou came de déverrouillage taillée directement dans un appendice sous le canon. Ce système dit “sans biellette” (simplifié ensuite par Sig-Sauer avec un verrouillage directement dans la fenêtre d'éjection) éliminait une pièce d'usure et a été repris par de nombreux pistolets semi-automatiques modernes (Glock, CZ, HK, Sig, etc.). Le 1911 reste l'un des derniers à conserver l'architecture historique à biellette.
La production du M1911 et M1911A1 mobilise l'industrie américaine lors des deux conflits mondiaux. Le total commandé par le gouvernement américain durant la Seconde Guerre mondiale est de 1 878 742 pistolets, sortis d'entreprises de secteurs très variés.
| Conflit | Producteurs principaux | Particularités historiques |
|---|---|---|
| Première Guerre mondiale | Colt, Springfield Armory, Remington-UMC | Colt assure la majorité. Springfield Armory fabrique environ 25 700 pièces. Remington-UMC en produit ~21 600 (très recherchées). |
| Seconde Guerre mondiale | Remington Rand, Colt, Ithaca Gun Co., Union Switch & Signal, Singer Manufacturing | Remington Rand (fabricant de machines à écrire) est de loin le premier producteur, avec de l'ordre de 900 000 exemplaires — soit à lui seul près de la moitié du total, devant Colt et Ithaca (environ 400 000 chacun) et Union Switch & Signal (~50 000). |
Les chiffres par fabricant varient d'une source à l'autre, parfois de 20 % : on lit aussi bien 335 466 que 400 000 pour Ithaca, 50 000 que 55 000 pour Union Switch & Signal, et « plus d'un million » que 900 000 pour Remington Rand. Seul le total commandé — 1 878 742 — est un chiffre administratif ferme. Les répartitions publiées mélangent commandes, livraisons et numéros de série attribués, qui ne coïncident pas.
Corollaire : l'affirmation courante selon laquelle Remington Rand aurait fait « plus de la moitié » de la production de guerre ne tient que si l'on retient l'estimation haute du million. Avec 900 000 sur 1 878 742, on est à 48 %.
Le 17 avril 1940, le gouvernement américain attribue un Educational Order à la Singer Manufacturing Company (fabricant de machines à coudre) pour 500 exemplaires du M1911A1. L'objectif était d'évaluer la capacité d'une industrie civile à basculer vers la fabrication d'armes de précision.
Les 500 pistolets, numérotés de S800001 à S800500, furent livrés en décembre 1941. Singer usina tout en interne à l'exception des plaquettes. Leur finition, soignée pour une arme militaire de série, et leur rareté en font aujourd'hui des pièces de collection très recherchées : les exemplaires authentifiés se négocient bien au-delà de 100 000 USD en vente aux enchères.
En 1924, l'armée introduit des modifications ergonomiques basées sur le retour d'expérience des tranchées de la Première Guerre mondiale. L'arme modifiée prend officiellement la désignation de M1911A1 en 1926. Le manuel réglementaire FM 23-35 précise que les mécanismes internes sont identiques, les modifications se limitant à cinq aspects extérieurs :
Cinq modifications dans le manuel, sept sur les armes. La liste ci-dessus est celle du FM 23-35, et elle est exhaustive au sens réglementaire. La comparaison d'un M1911 et d'un M1911A1 réels en montre deux de plus, que le manuel ne mentionne pas :
Ni l'un ni l'autre ne change le fonctionnement, ce qui explique sans doute leur absence d'un manuel destiné à l'instruction. Ils sont en revanche utiles pour dater une arme.
Les caractéristiques suivantes sont issues du manuel réglementaire américain de 1940 :
Cartouche de 1940 et munition actuelle. Ceux ci-dessus décrivent la cartouche de service de 1940, à 802 ft/s. Une .45 ACP commerciale actuelle en 230 grains sort plutôt à 830-890 ft/s (nominal 850, soit 259 m/s), pour environ 500 J au lieu de 446 — une douzaine de pourcents de plus.
Les poudres ont changé, et les pressions normalisées d'aujourd'hui ne sont pas celles de l'Ordnance Department.
Le M1911 comporte trois dispositifs de sûreté :
Le M1911 est simple à entretenir sur le terrain. Le démontage de campagne ne requiert aucun outil et permet d'accéder au canon et aux zones d'encrassement critiques.
L'histoire du Colt M1911 est liée à la Belgique et à la région liégeoise. John Moses Browning avait noué dès 1897 un partenariat avec la Fabrique Nationale d'Herstal (FN) pour la production de ses brevets en Europe.
C'est d'ailleurs à Herstal, aux portes de Liège, dans les locaux de la FN, que John Browning s'éteint le 26 novembre 1926, d'une crise cardiaque, alors qu'il travaille sur les plans d'un nouveau pistolet à grande capacité en calibre 9 mm Parabellum. Ce prototype sera repris, modifié et finalisé par le concepteur belge Dieudonné Saive pour donner naissance au Browning GP35 (Hi-Power).
Remplacé officiellement au sein des forces régulières américaines en 1985 par le Beretta M9 (9 mm Parabellum) — le 92F italien, sorti vainqueur des essais XM9 face au SIG P226 —, le M1911 est resté en usage dans certaines unités.
Le pistolet des généraux. Une déclinaison produite en petit nombre : le M15 General Officers' Model. Pour remplacer les vieux Colt de poche 1903 et 1908 remis aux officiers généraux, le Rock Island Arsenal convertit entre 1972 et 1974 1 004 M1911A1 de stock en une version raccourcie, finie avec soin — bronzage profond, plaquettes de noyer sélectionné portant une plaque de laiton au nom du récipiendaire, glissière gravée General Officer's Model et « RIA ».
Distribués jusqu'à épuisement du lot au début des années 1980, ils sont ensuite remplacés par de simples M1911A1 non modifiés.
De nombreuses unités d'élite et de forces spéciales ont continué à l'utiliser pendant des décennies, comme les MEU(SOC) du Corps des Marines des États-Unis, le Delta Force ou les Navy SEALs, en raison de son calibre .45 ACP, jugé plus efficace en combat rapproché (CQB).
graph TD
A["M1911 (1911)"] --> B["M1911A1 (1926)"]
A --> C["Clones et copies sous licence"]
B --> D["Remplacé en 1985 par le Beretta M9"]
D --> E["Maintien dans les forces spéciales US"]
C --> F["Kongsberg M1914 (Norvège)"]
C --> I["Sistema Modelo 1927 (Argentine)"]
B --> G["Tir sportif et compétition"]
G --> H["2011 : STI/Staccato, Para-Ordnance"]
La Norvège adopte le Colt en 1914 et le produit à l'arsenal de Kongsberg sous la désignation M/1914, reconnaissable à son arrêtoir de culasse allongé. Un peu plus de 22 300 exemplaires sortent avant 1940. L'occupation allemande ne stoppe pas la chaîne : la production continue sous contrôle allemand, l'arme entrant à l'inventaire de la Wehrmacht sous le nom de Pistole 657(n) — environ 8 200 de plus, dont une petite fraction seulement porte les poinçons Waffenamt.
L'Argentine reçoit d'abord des Colt marqués Sistema Colt Modelo 1927, puis fabrique l'arme elle-même à la DGFM-FMAP de Rosario à partir de 1945, jusqu'en 1966 — de l'ordre de 88 000 pistolets pour cette seule production nationale. C'est de cette filière que descend aussi le Ballester-Molina, cousin argentin extérieurement proche mais mécaniquement distinct, et dont les pièces ne s'échangent pas avec celles d'un 1911.
En tir sportif, le M1911 et son évolution moderne à grande capacité (le 2011 à carcasse modulaire et chargeur double pile initié par STI/Staccato et Para-Ordnance) sont très répandus dans les divisions Classic et Open de l'IPSC et de l'USPSA. Sa détente à simple action se déplace en translation, sans pivotement.
Les documents officiels de l'administration américaine étant libres de droits, ils sont mis à disposition en téléchargement direct :
Page vérifiée le 28 juillet 2026. La section technique de cette page a été confrontée ligne à ligne au FM 23-35 lui-même. Le détail de ce qui a été contrôlé, contre quelles sources — et ce qui ne l'a pas encore été — figure sur la fiche de vérification.