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La vue du tireur : presbytie, correction, protection
Le tireur vise avec un œil qui vieillit. Vers la cinquantaine, le guidon devient flou alors que la cible reste nette ; il faut alors choisir ce qu'on corrige, et comment, sans sortir du règlement. Cette page traite de ce qui change avec l'âge et de ce qui se corrige : la presbytie, les verres de tir, les lentilles, l'œil opéré, l'œillère — et la protection des yeux, que le règlement n'impose pas partout.
L'œil lui-même — anatomie, adaptation à la lumière, taille de la pupille, œil directeur, visée les deux yeux ouverts — est décrit sur L'œil et la visée ; cette page y renvoie au lieu de le répéter.
En bref
- Le guidon demande un effort d'accommodation que la cible ne demande pas : environ 1,4 dioptrie pour un guidon de pistolet à bout de bras, contre moins de 0,1 pour une cible à 10 m.
- Cet effort, l'œil ne peut plus le fournir vers 55 ans : l'amplitude d'accommodation baisse d'environ 0,3 dioptrie par an et devient à peu près nulle vers 60 ans. Le soutenir sur toute une série devient pénible bien avant.
- Des lunettes de lecture ne conviennent pas : elles corrigent pour 40 cm, le guidon est entre 70 cm et un mètre. Le verre de tir se calcule pour la distance du guidon.
- Le règlement ISSF admet la correction, avec des nuances : sur la carabine, une lentille correctrice sur le dioptre ou des lunettes ; au pistolet, des lunettes, mais rien sur l'arme. Lentilles de contact et cristallin artificiel après une opération de la cataracte sont admis.
- L'œillère devant l'œil qui ne vise pas ne dépasse pas 30 mm de large.
- La protection des yeux n'est obligatoire qu'au plateau dans le règlement ISSF — elle l'est aussi en poudre noire (MLAIC) et pour tous en IDPA —, mais une douille éjectée, un éclat ou un ricochet ne font pas de différence entre les disciplines. Les verres marqués EN 166 sont éprouvés contre des chocs chiffrés.
Pourquoi le guidon devient flou
Pour voir net un objet à la distance d (en mètres), l'œil doit ajouter 1/d dioptrie à sa puissance de repos : c'est l'accommodation (voir L'œil et la visée).
| Ce qu'on regarde | Distance (exemple) | Accommodation demandée |
|---|---|---|
| Cible à 25 m | 25 m | 0,04 D |
| Cible à 10 m | 10 m | 0,10 D |
| Guidon d'un fusil ou d'une carabine longue | 1,00 m | 1,00 D |
| Guidon d'une carabine de match | 0,85 m | 1,18 D |
| Guidon d'un pistolet, bras tendu | 0,70 m | 1,43 D |
| Lecture | 0,40 m | 2,50 D |
Les distances sont des exemples : chacun mesure la sienne, de l'œil au guidon, en position de tir.
L'amplitude d'accommodation — ce que l'œil peut ajouter au plus — diminue avec l'âge. Les données classiques de Donders, de Duane et de Hofstetter montrent une baisse presque linéaire d'environ 0,3 dioptrie par an, depuis un maximum vers 10 ans jusqu'à à peu près zéro vers 60 ans [1]. Avec cette pente, l'amplitude n'est plus que de 3 D vers 50 ans et de 1,5 D vers 55 ans : le guidon d'un pistolet, qui en demande 1,4, cesse alors de pouvoir être vu net du tout, et bien avant ce seuil, tenir cet effort pendant toute une série fatigue. C'est la presbytie ; elle n'épargne personne, mais son calendrier varie d'un individu à l'autre — une revue récente relève des presbyties précoces, avant 40 ans [1].
La cible, elle, reste nette : elle ne demande presque rien. C'est ce qui rend la presbytie si propre au tir : l'image se dégrade précisément sur l'organe de visée qu'il faut voir le plus net.
Corriger pour le guidon, pas pour la lecture
Un verre convexe ajoute de la puissance à l'œil : un verre de +P dioptries fait à la place de l'œil une partie de l'accommodation. Pour voir net le guidon, il faut que l'accommodation qui reste à fournir tienne confortablement dans l'amplitude de l'œil. D'où deux conséquences :
- Les lunettes de lecture sont trop fortes : faites pour 40 cm (2,5 D), elles rapprochent le point net bien en deçà du guidon, qui redevient flou, et la cible avec lui.
- Le verre de tir se calcule pour la distance du guidon, mesurée en position, et pour l'œil qui vise. C'est un travail d'opticien ou d'ophtalmologue : il faut lui donner la distance, et lui dire ce qui doit être net — le guidon, la cible restant acceptable.
Le dioptre à iris réglable aide aussi : en fermant l'ouverture, il augmente la profondeur de champ, et le guidon comme la cible gagnent en netteté, au prix de la lumière (voir L'œil et la visée et La visée au dioptre). La pupille rétrécit elle aussi avec l'âge.
Ce que dit le règlement
Ce que prévoit le règlement de l'ISSF [3], discipline par discipline :
| Question | Carabine | Pistolet | Plateau | Texte (ISSF 2026) |
|---|---|---|---|---|
| Verre correcteur | une seule lentille correctrice, fixée à l'extérieur du dioptre ; ou lunettes, verres correcteurs ou teintés | lunettes, verres correcteurs, filtres ou verres teintés portés par le tireur ; rien fixé sur l'arme | — | art. 7.4.1.6 ; 8.4.1.2 |
| Lentilles de contact, cristallin artificiel | admis (« essentiels pour voir normalement ») | — | — | art. 7.4.1.6 |
| Œillère devant l'œil qui ne vise pas | 30 mm de large au plus, pour tous | idem | idem | art. 6.7.8.2 |
| Œillère sur la carabine ou le dioptre | 30 mm de profondeur au plus (cote A du schéma), et pas plus de 100 mm du centre de l'œilleton, du côté de l'œil qui ne vise pas ; jamais du côté de l'œil qui vise | — | — | art. 7.4.1.6 |
| Œillères latérales | — | — | admises, 60 mm de profondeur au plus, en plastique | art. 6.7.8.1 |
| Protection des yeux | non imposée | non imposée | obligatoire pour les tireurs, les arbitres et les officiels des épreuves de plateau | art. 6.2.6 ; règles du plateau |
Deux précisions de l'article 7.4.1.6 : la carabine peut recevoir un prisme ou un miroir pour épauler à droite en visant de l'œil gauche, à condition qu'il ne grossisse pas ; et l'interdiction de tout système grossissant ne vise pas la correction de la vue. Pour les autres disciplines et les concours nationaux ou de club, c'est le règlement de l'organisateur qui fait foi.
Lentilles, opération, et vision d'un seul œil
- Les lentilles de contact corrigent la vue sans rien ajouter à l'arme ni au visage ; elles sont explicitement admises à la carabine. Réglées pour la vue de loin, elles laissent entière la question du guidon.
- Après une opération de la cataracte, le cristallin est remplacé par un implant. Le règlement ISSF l'admet expressément (« natural lens replacement »). La distance à laquelle l'œil opéré voit net est une donnée à discuter avec le chirurgien quand on tire.
- L'œil qui ne vise pas se couvre d'une œillère plutôt que de se fermer : on vise ainsi les deux yeux ouverts sans que l'autre œil gêne (voir la vision binoculaire sur L'œil et la visée).
Se protéger les yeux
Les règlements ne disent pas tous la même chose [3] [4] :
- ISSF : obligatoire au plateau seulement, pour les tireurs, les arbitres et les officiels (art. 6.2.6 et règles du plateau) ; rien n'est imposé à la carabine ni au pistolet.
- MLAIC (poudre noire) : « l'utilisation de lunettes de tir ou de protection oculaire par les concurrents est obligatoire » ; les protections latérales ne le sont pas ; les verres correcteurs sont autorisés (chapitre 3, règles de sécurité).
- IPSC : protection des yeux et des oreilles fortement recommandée à tous sur le stand, et l'organisateur peut l'exiger (art. 5.4).
- IDPA : protection des yeux et des oreilles exigée de tous, spectateurs compris ; l'IDPA recommande des verres éprouvés aux chocs selon la norme américaine ANSI Z87.1, avec protections latérales (art. 2.4.1).
Les règlements de stand et de club peuvent l'imposer ailleurs, et c'est prudent partout. Les dangers ne sont pas les mêmes que ceux qu'on imagine : non pas la balle, contre laquelle aucune lunette ne protège, mais la douille éjectée, les éclats de plomb ou de cible, les gaz et résidus d'une arme semi-automatique, le ricochet d'un plomb d'air comprimé.
La norme européenne des protecteurs de l'œil, EN 166, marque la résistance mécanique d'un verre par une lettre. Les essais, tels que les décrit un fabricant [2] :
| Marquage | Essai | Énergie |
|---|---|---|
| S | bille d'acier de 43 g (22 mm) à 5,1 m/s | 0,56 J |
| F | bille d'acier de 0,86 g (6 mm) à 45 m/s | 0,87 J |
| B | même bille à 120 m/s | 6,2 J |
| A | même bille à 190 m/s | 15,5 J |
Des lunettes de vue ordinaires ne sont pas des protecteurs certifiés : sans marquage EN 166, rien ne dit ce qu'elles supportent. La correction et la protection peuvent se combiner — verres correcteurs sur une monture de protection, ou surlunettes portées par-dessus les lunettes de vue — à condition que l'ensemble porte le marquage.
Ce que cette page n'établit pas
- Aucune prescription : la puissance d'un verre de tir se détermine chez un opticien ou un ophtalmologue, pour la distance mesurée et l'œil qui vise. Les chiffres de la page expliquent le principe.
- Le calendrier de la presbytie est une moyenne : la baisse linéaire de 0,3 D par an résume des données classiques ; chacun a le sien.
- Aucun conseil médical sur la chirurgie, les implants ou les maladies de l'œil.
- La protection offerte contre un projectile réel : les essais EN 166 sont des essais de norme, pas des essais de tir.
- Les règlements nationaux, de stand et de club : seul le règlement ISSF est cité.
Voir aussi
- L'œil et la visée — anatomie, lumière, pupille, œil directeur, acuité.
- La visée au dioptre — l'iris et le réglage.
- Choisir une lunette de tir — quand la lunette remplace le guidon.
Références
- « Early-onset Presbyopes: Functional Impact and the Need for Clinical Recognition », Ophthalmic and Physiological Optics, 2026, en accès libre (PMC13545034) ; reprend F. C. Donders (1864), A. Duane, « Normal values of the accommodation at all ages », JAMA, 59, 1912, et H. W. Hofstetter, American Journal of Optometry, 21, 1944.
- Uvex, « Comprendre le marquage de ses lunettes de protection » (description des essais de la norme EN 166).
- ISSF, Rule Book, édition 2025, second tirage 07/2026, en vigueur au 1ᵉʳ juillet 2026 : art. 6.2.6, 6.7.8, 7.4.1.6, 8.4.1.2, et les règles de sécurité du plateau.
- MLAIC, règlement 2024 (version française), chapitre 3 « Règles de sécurité », § 3.1 ; IPSC, Handgun Competition Rules, 2026, art. 5.4 ; IDPA, Rulebook 2026, art. 2.4.1.
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