Cette page est en lecture seule. Vous pouvez afficher le texte source, mais ne pourrez pas le modifier. Contactez votre administrateur si vous pensez qu'il s'agit d'une erreur. # Des systèmes de mise à feu : de la mèche à l'amorce **Cinq siècles pour résoudre un seul problème : allumer la charge à coup sûr** Toute l'histoire des armes à feu portatives se ramène à une question obstinée : comment enflammer la poudre **au moment voulu**, sans quitter sa cible des yeux, par tous les temps ? Le canon, lui, change peu. Ce sont les systèmes de mise à feu qui commandent le rythme des progrès — et chaque saut technique, du serpentin à l'amorce, s'est traduit par un bond de la cadence de tir et de la fiabilité. Cette page suit ce fil de la mèche jusqu'à l'amorce moderne. Pour l'usage actuel — annulaire, percussion centrale, Boxer et Berdan — voir **[L'amorçage des cartouches](technique:amorcage)**. ## La mèche : garder les deux mains sur l'arme Vers les **années 1410** apparaît le premier allumage mécanique : la **platine à mèche** (*matchlock*). Une mèche de chanvre imprégnée de salpêtre, en combustion lente, est tenue par un bras pivotant — le **serpentin**. La détente abaisse le serpentin dans le **bassinet**, une cuvette garnie de poudre fine ; la flamme traverse la **lumière**, un petit canal percé dans le canon, et allume la charge.  Le progrès paraît modeste ; il est en réalité décisif. Jusque-là, le tireur appliquait lui-même un charbon ardent sur la lumière, une main occupée loin de l'arme. Avec le serpentin, **les deux mains tiennent l'arme et les yeux restent sur la cible**. C'est la naissance du tir visé. Les limites sautent aux yeux : la mèche doit brûler en permanence — donc se consumer, trahir par sa fumée et sa lueur — et la pluie met tout le système hors service. ## Le rouet : l'étincelle à la demande Vers **1500-1510** apparaît en Europe germanique la **platine à rouet** (*wheellock*). Une roue d'acier crantée, armée par une clé contre un ressort puissant, frotte à grande vitesse contre un morceau de **pyrite de fer** maintenu par un chien : la gerbe d'étincelles tombe dans le bassinet.  L'invention est attribuée tantôt à **Léonard de Vinci**, qui en a laissé des dessins datés du milieu des années 1490 ou de la première décennie du XVIᵉ siècle, tantôt à un mécanicien allemand anonyme — un livre d'inventions de 1505 et un acte d'achat autrichien de 1507 plaident pour cette seconde hypothèse. Le rouet apporte deux choses considérables : l'arme peut rester **chargée et prête** pendant des heures, et elle est **dissimulable**. C'est la première arme de poing véritablement utilisable, et donc la première dont les autorités se méfient. Son défaut est économique : le mécanisme, proche de l'horlogerie, exige un armurier très qualifié, coûte cher et tombe en panne s'il est mal entretenu. Il ne remplacera jamais la mèche dans l'infanterie ; il restera l'arme du cavalier et du prince. ## Le silex : deux siècles de règne Vers **1610**, l'aboutissement d'une lignée de platines à pierre (*snaphance*, *miquelet*) donne le « vrai » **silex** : le chien porte une pierre qui vient frapper une pièce d'acier en L, la **batterie**, laquelle bascule sous le choc en découvrant le bassinet qu'elle recouvrait — geste unique qui produit l'étincelle *et* ouvre la poudre d'amorce.  Simple, robuste, réparable au village, le silex tiendra **plus de deux siècles**. Le détail de son anatomie, de son cycle de tir et de son entretien fait l'objet d'une page à part : **[Le fusil à silex](histoire:le_fusil_a_silex)**. Il garde pourtant les deux tares de tous ses prédécesseurs : une **poudre d'amorce à l'air libre**, donc sensible à l'humidité, et un **délai** perceptible entre la détente et le départ du coup — le temps que l'étincelle allume l'amorce, que l'amorce allume la charge. À la chasse au vol, ce retard fait manquer l'oiseau. ## 1807 : Forsyth et le fulminate La rupture vient d'un pasteur écossais, **Alexander John Forsyth**, chasseur de gibier d'eau agacé par ce retard et par la fumée du bassinet qui trahissait son approche. Il exploite une propriété connue des chimistes mais jamais appliquée aux armes : certains **fulminates** détonent **au choc**, sans flamme. En **1807**, il brevette en Grande-Bretagne sa platine dite « à flacon de parfum » (*scent-bottle lock*) : un petit réservoir pivotant, garni de fulminate de mercure, dépose une dose devant la lumière ; le chien la frappe, elle détone, le coup part. <WRAP center round tip 90%> **Ce que change le fulminate.** Ce n'est pas la commodité qui compte, c'est la **physique de l'allumage**. Jusque-là on allumait la charge par une flamme qui devait cheminer ; désormais on l'allume par un **choc** qui produit instantanément une gerbe incandescente. Le délai disparaît, et l'amorçage devient insensible à la pluie. Tous les systèmes ultérieurs — capsule, broche, annulaire, percussion centrale — ne sont que des manières différentes d'emballer ce même fulminate. </WRAP> ## La capsule : le fulminate mis en boîte Le mécanisme de Forsyth reste compliqué. La solution élégante viendra d'ailleurs, entre **1814 et 1822**, et sa paternité reste disputée : **Joshua Shaw** revendique un modèle en fer réutilisable en 1814, en étain en 1815, en cuivre en 1816, et dépose son brevet aux États-Unis en 1822 ; l'historien Sidney James Gooding tient plutôt **Joseph Egg**, vers 1817, pour le plus probable inventeur ; le premier brevet au monde mentionnant explicitement capsule et cheminée est français, délivré à **François Prélat** le **29 juillet 1818**.  Le principe est d'une simplicité définitive : un **petit dé de cuivre** garni de fulminate, que l'on coiffe sur une **cheminée** — un téton percé d'un canal débouchant dans la chambre. Le chien écrase la capsule contre la cheminée ; la flamme file droit dans la charge.  L'adoption militaire est lente : l'armée britannique ne convertit le *Brown Bess* à la percussion qu'en **1842**, un quart de siècle après l'invention et après une longue campagne d'essais à Woolwich en 1834. Les états-majors se méfiaient d'une petite pièce que le soldat pouvait perdre. C'est ce système qui équipe **tous les revolvers à percussion** de Colt, Remington et leurs concurrents — chargement par l'avant du barillet, capsule sur chaque cheminée à l'arrière : voir [Les débuts du revolver américain](histoire:revolver_americain). ## Vers la cartouche : enfermer l'amorce dans l'étui La capsule règle l'allumage mais pas l'**obturation** : les gaz fuient encore par la culasse, ce qui interdit un chargement par l'arrière vraiment efficace. L'idée décisive est de tout réunir — balle, poudre et amorçage — dans un **étui métallique** qui, en se dilatant au tir, ferme lui-même la chambre. ### La broche : Lefaucheux, 1835 **Casimir Lefaucheux** (1802-1852), à Paris, obtient le **31 mars 1835** le brevet français n° 6348, complément à son brevet de fermeture basculante de 1832 : la **cartouche à broche**. Une petite tige métallique traverse la paroi de l'étui et repose sur une capsule interne ; le chien frappe cette broche, qui écrase la capsule de l'intérieur.  C'est la **première cartouche métallique réellement viable**, et elle connaît un immense succès commercial en Europe. Elle porte pourtant sa condamnation en elle : la broche saillante impose d'orienter chaque cartouche au chargement, fragilise l'étui, et rend la munition **dangereuse à manipuler en vrac** — un choc sur la broche suffit. Le déclin s'amorce dès le début des années 1860 pour les armes d'épaule ; la production commerciale durera néanmoins jusqu'en **1914**, et de petites séries jusque dans les années 1930. ### L'annulaire : Flobert, 1845 **Louis-Nicolas Flobert** fait plus simple encore en **1845** : il supprime la broche *et* la poudre. Sa munition de **6 mm**, la « Flobert » ou *.22 BB Cap*, n'est qu'**une capsule fulminante surmontée d'une balle** — l'amorçage sert à la fois d'allumage et de propulsif. C'est un jouet de tir de salon, mais le principe est là : la composition est logée **dans le bourrelet** de l'étui, écrasée entre le percuteur et la culasse. Il suffira à **Smith & Wesson**, en **1857**, d'allonger cette douille pour y loger 4 grains de poudre noire et une balle conique : c'est la **.22 Short**, première cartouche métallique américaine, et l'ancêtre direct du .22 Long Rifle d'aujourd'hui.  L'annulaire a longtemps existé en gros calibres — jusqu'au **.58** — mais il a été balayé par la percussion centrale partout où la pression compte, pour une raison structurelle : un culot assez mince pour être écrasé par le percuteur ne peut pas encaisser de hautes pressions. ## Les impasses de la guerre des brevets Aux États-Unis, entre 1855 et 1869, le brevet **Rollin White** sur le barillet percé de part en part interdit à tout le monde sauf à Smith & Wesson de charger un revolver par l'arrière. D'où une floraison de systèmes d'amorçage inventés non pour leurs mérites, mais **pour contourner un brevet** : - le **cup-fire** de Plant — chambres partiellement obturées à l'arrière, cartouche à culot creux chargée par l'avant, percutée par un petit orifice ; - le **teat-fire** de Moore et National Arms — un téton d'amorçage saillant au centre du culot ; - la conversion **Thuer** de Colt (brevet n° 82 258 du 15 septembre 1868) — douille tronconique chargée par l'avant du barillet.  Tous disparaissent avec le brevet qui les avait fait naître. L'histoire complète de cet épisode est racontée dans [Les débuts du revolver américain](histoire:revolver_americain) et [Les pistolets et revolvers américains de poche](histoire:armes_de_poche_americaines). ## 1866 : la percussion centrale clôt le débat La solution durable consiste à remettre l'amorçage **au centre du culot**, mais dans une **coupelle séparée**, sertie dans un logement. L'étui n'a plus à se déformer : il peut être épais, résister à toutes les pressions — et surtout être **réamorcé**. Deux brevets, la même année, tranchent la question de l'enclume : | | **Boxer** | **Berdan** | | :--- | :--- | :--- | | Inventeur | Edward Mounier Boxer, britannique | Hiram Berdan, américain | | Brevet | Grande-Bretagne, 13 octobre 1866 | États-Unis n° 53 388, 20 mars 1866 | | Enclume | dans l'amorce | dans l'étui | | Canal de feu | un seul, central | deux, latéraux | Par un renversement savoureux, le système du Britannique s'imposera aux États-Unis et celui de l'Américain en Europe. Le fonctionnement détaillé, la manière de les reconnaître et ce qu'ils impliquent au rechargement sont traités dans **[L'amorçage des cartouches](technique:amorcage)**. Après 1866, plus rien de fondamental ne change. Les amorces gagneront en régularité, abandonneront le fulminate de mercure puis, récemment, le plomb — mais le geste reste celui de Forsyth en 1807 : **écraser une pincée de matière détonante entre deux surfaces dures**. ## Repères chronologiques | Période | Système | Apport décisif | | :---: | :--- | :--- | | années 1410 | Mèche | l'allumage devient mécanique : les deux mains sur l'arme | | vers 1500-1510 | Rouet | l'arme reste chargée et prête ; naissance de l'arme de poing | | vers 1610 | Silex | robuste et bon marché : deux siècles de règne | | 1807 | Forsyth | le fulminate : allumage par choc, insensible à la pluie | | 1814-1822 | Capsule | le fulminate encapsulé ; adoption militaire britannique en 1842 | | 1835 | Broche | premier étui métallique viable (Lefaucheux) | | 1845 | Annulaire | l'amorçage dans le bourrelet (Flobert) ; .22 Short en 1857 | | 1855-1869 | Impasses | cup-fire, teat-fire, Thuer : contourner le brevet Rollin White | | 1866 | Percussion centrale | amorce séparée : hautes pressions et étui rechargeable | ## Voir aussi - [L'amorçage des cartouches : annulaire, centrale, Boxer et Berdan](technique:amorcage) — le versant pratique, pour le tireur et le rechargeur. - [Le fusil à silex](histoire:le_fusil_a_silex) — l'anatomie et le cycle de tir de la platine à pierre. - [Les débuts du revolver américain](histoire:revolver_americain) — la guerre des brevets d'où sortent les systèmes bâtards. - [Les pistolets et revolvers américains de poche](histoire:armes_de_poche_americaines) — cup-fire, teat-fire et compagnie, en détail. - [Histoire des armes à feu : de l'Antiquité à nos jours](histoire:armes_a_feu) — le cadre chronologique général. - [Le choix des amorces](rechargement:choix_amorces) — quelle amorce moderne pour quel usage. ### Sur le forum - [Armes anciennes → Les munitions PN](https://www.tireur.org/forum/list.php?24) — poudre noire, capsules et amorçage des armes anciennes. - [Histoire de la poudre et des armes](https://www.tireur.org/forum/list.php?62) — la section d'histoire technique. - [Munitions, rechargement, balistique](https://www.tireur.org/forum/list.php?82) — pour les questions d'amorçage moderne. histoire/systemes_mise_a_feu.txt · Dernière modification : 2026/07/25 10:22 de Lepigeon