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Les pistolets et revolvers américains de poche

Deringers, poivrières et petits revolvers (1830-1890)

Bien avant que le revolver ne devienne le symbole de l'arme de poing américaine et ne soit popularisé par le cinéma, les voyageurs, les notables, les commerçants ou les dames aimaient s'équiper d'une arme discrète pour se sentir en sécurité. Rien d'ostensible à la vue, qui pourrait passer pour une provocation en cas de querelle ou de rixe : juste quelque chose dont le contact rassure au fond de la poche. Une vraie arme de défense.

Déjà du temps de la platine à silex, en Amérique comme en Europe, il existait de petits pistolets « de voyage » trouvant leur place dans une poche ou un sac à main.

Remerciement spécial : cette page est tirée du fascicule Les pistolets et revolvers américains de poche de Jean-Claude Cavalier (« Jesse Lone Rider »), qui a aimablement autorisé sa reprise et sa diffusion sur Tireur.org. Qu'il en soit chaleureusement remercié.

Henry Deringer, ou le nom devenu commun

Vers 1830-1835, profitant de l'invention toute récente de la platine à percussion, plus fiable, un armurier de Philadelphie allait donner son nom à tout un type d'arme : Henry Deringer.

Il ne s'agissait pas à proprement parler d'une invention — il ne prit d'ailleurs jamais de brevet — mais plutôt d'une évolution progressive vers de tout petits pistolets, à la demande d'une clientèle intéressée. Pas de modèles précis : les tailles varient du pistolet minuscule à celui un peu plus grand.

Un calibre souvent voisin du .41 (10 mm), un canon court se chargeant par la bouche avec de la poudre noire et une balle ronde, une amorce sur la cheminée percutée par le chien extérieur — et c'est « la mort en poche », du moins si l'adversaire n'est pas éloigné de plus de trois ou quatre mètres.

C'est seulement à partir de 1850 que la production augmente, portée par une popularité toujours plus grande. Les petits deringers connaîtront le succès jusqu'à la fin de la Guerre de Sécession et à l'arrivée progressive de la cartouche métallique. On estime la production à 15 000 exemplaires jusqu'en 1866.

Un fait tristement célèbre. L'un des derniers faits marquants perpétrés avec un deringer sera l'assassinat du président Abraham Lincoln, dans un théâtre, quelques jours après la fin de la guerre, en avril 1865. Le meurtrier, l'acteur John Wilkes Booth, fervent partisan de la Confédération qui venait de capituler, s'approcha de la loge présidentielle et fit feu avec son deringer de calibre .44 (11 mm) dans la tête de Lincoln, ne lui laissant aucune chance.

Les deringers d'Henry Deringer furent souvent copiés. L'une de ces copies était marquée « Derringer » avec deux R, et cette orthographe a fini par devenir presque aussi populaire que l'originale avec un seul R. Quoi qu'il en soit, le nom est entré dans la légende des armes américaines.

Les poivrières

En 1837, alors que Samuel Colt fabriquait ses tout premiers revolvers, un autre armurier, Ethan Allen, prit un brevet pour une arme qui allait prendre le surnom de pepperbox ou « poivrière », à cause de sa forme.

Contrairement au revolver — un barillet à plusieurs chambres pour un seul canon — la poivrière est constituée d'un ensemble de plusieurs canons, le bloc complet tournant autour d'un axe central. Chaque canon est chargé individuellement avec poudre noire et balle ronde, et reçoit sa propre cheminée avec son amorce.

La particularité, assez innovante pour l'époque, est la double action : une pression sur la détente soulève le chien en forme de petite barre, fait tourner l'ensemble des canons, puis abat le chien sur l'amorce du canon suivant. L'arme existait en plusieurs tailles, dont la plus petite tenait parfaitement dans une poche ; calibres de .28 à .36 (7 à 9 mm) selon le modèle. Difficile d'estimer la production d'une cinquantaine de modèles, mais ces armes étaient assez courantes : largement plusieurs dizaines de milliers entre 1837 et 1865.

D'autres fabricants — Robbins & Lawrence, Blunt & Syms — apportèrent quelques modifications, tout en restant sur le même principe de bloc de canons tournant. Par rapport au deringer à un coup, les poivrières disposaient généralement de cinq ou six canons, avec la même portée limitée. Elles connurent un certain succès lors de la Ruée vers l'or en Californie, vers 1850 : moins chères que les revolvers Colt, elles offraient une efficacité certaine à courte distance.

Les « Pocket » à percussion

Du côté de chez Colt, on propose le modèle Pocket dès 1848-49. Malgré sa dénomination, cela reste un revolver de format moyen, difficile à glisser dans une poche — sauf peut-être dans ses versions à canon court. Le calibre .31 (8 mm) et sa charge de poudre noire lui donnent une portée bien supérieure aux deringers et poivrières : de l'ordre d'une vingtaine de mètres avec une bonne précision.

Modèle Période Calibre Production
Colt Pocket 1849 1849-1873 .31 340 000
Colt Pocket Model of Navy Caliber ~1863-1872 .36 ~22 000
Colt Root 1855 dès 1855 .28 / .31 40 000
Remington Beals Pocket dès 1857
Remington New Model Pocket dès 1865

Le Pocket Model of Navy Caliber, sous son vocable mystérieux, reprend la carcasse du Pocket 1849 mais en calibre .36 au lieu de .31, grâce à un épaulement qui élargit le diamètre du barillet.

Le Root, du nom d'un collaborateur de Samuel Colt, se distingue de la totalité des revolvers Colt à percussion, qui sont à carcasse ouverte (pas de barre de renfort au-dessus du barillet) : il est à carcasse fermée. Comme le Pocket, il reste une arme à percussion — poudre noire et balle dans chaque chambre, sertissage au refouloir sous le canon, amorces sur les cheminées. Décliné en deux petits calibres, c'est véritablement un revolver de poche.

En 1857, à l'expiration du brevet qui avait assuré le monopole du revolver à Colt, d'autres armuriers se lancent dans la production de revolvers à percussion, dont certains peuvent être qualifiés de modèles de poche : ainsi Remington avec ses Beals Pocket et New Model Pocket.

L'arrivée de la cartouche métallique

En 1857, Smith et Wesson ont mis au point la première cartouche métallique américaine : la .22 Short Rim Fire (6 mm courte annulaire), qui existe toujours aujourd'hui. Bien que d'un calibre assez faible, c'est une petite révolution, car les munitions métalliques vont constituer l'avenir mondial de l'armement.

Cela commence par un revolver assez discret, le Smith & Wesson n° 1, dont la petite taille en fait un revolver de poche malgré les sept coups de son barillet. Particularité : le canon s'ouvre vers le haut grâce à une petite charnière située juste à l'avant du barillet ; une fois ouvert, il faut sortir le barillet de son axe pour enlever les douilles vides et recharger. Le verrouillage se fait par un petit verrou à la base avant de l'arme, qui est donc à carcasse fermée comme le Colt Root — à l'inverse des autres revolvers à percussion de chez Colt. Près de 260 000 exemplaires de 1857 à 1881.

À l'époque, cependant, les revolvers à percussion ont encore de beaux jours devant eux et ne seront vraiment supplantés que vers 1870. De plus, l'approvisionnement des localités reculées en cartouches métalliques reste aléatoire, alors que l'on trouve du plomb, de la poudre noire et des amorces dans tous les general stores.

Deux abréviations à retenirRF = Rim Fire, amorçage annulaire · CF = Central Fire, amorce centrale au culot de la douille.

Percuteurs rotatifs, chambres amovibles et coups de poing

En 1859, l'armurier Christian Sharps — inventeur des fusils à bloc tombant qui portent son nom — prend un brevet pour un petit pistolet de poche que l'on appellera erronément « poivrière ». En effet, son bloc de quatre canons reste fixe : c'est le percuteur, monté sur le chien, qui est rotatif. À chaque armement, il fait un quart de tour pour percuter la cartouche du canon suivant, jusqu'à tirer les quatre munitions l'une après l'autre. Le calibre est le fameux .22 Short RF ; plus tard, Sharps proposera le même pistolet, à peine plus grand, en .30 ou .32 RF. Quelques milliers au total, de 1859 à 1874.

En 1860, Daniel Moore conçoit la cartouche métallique .41 RF, reprenant de fait le calibre le plus courant des authentiques deringers d'Henry Deringer. Cette munition deviendra standard dans nombre de petits pistolets de poche. Pour la tirer, Moore met au point un petit deringer à un coup, le n° 1 :

  • 1865 — sa petite société est englobée par National Arms Brooklyn, qui continue le n° 1 et lui ajoute un n° 2 assez similaire.
  • 1870 — la société est rachetée par Colt, qui produira encore les n° 1 et n° 2 et un nouveau n° 3 conçu par l'ingénieur Thuer.

Ces trois petits deringers à un coup en .41 RF seront produits jusqu'en 1890 — et même 1912 pour le n° 3 — à plus de 80 000 unités au total.

Les années 1860 et la Guerre de Sécession voient fourmiller une quantité considérable de modèles américains, qui se poursuivra pendant plusieurs décennies. La limite est d'ailleurs ténue entre un petit revolver et un revolver moyen pourtant appelé pocket. Entre 1860 et 1890, les fabricants américains ont produit une quantité incroyable d'armes dites Pocket : à côté des grands noms comme Colt ou Remington, citons Allen, Iver Johnson, Marlin, Merwin-Hulbert, Bacon

Deux curiosités méritent le détour :

  • Le petit pistolet Williamson à un coup en .41 RF, livré avec une chambre amovible que l'on peut charger de poudre noire, d'une balle et d'une amorce. Insérée dans la chambre de l'arme, elle remplace la cartouche métallique en cas de rupture d'approvisionnement — une sorte de munition de secours ! 10 000 exemplaires de 1866 à 1870.
  • Le James Reid Knuckle Duster, petite poivrière devenant coup de poing américain une fois tirés les sept coups de .22 Short RF (ou les cinq coups de .32 ou .41 RF) : il suffisait d'empoigner l'arme en passant un doigt dans l'orifice percé dans sa « crosse » pour continuer la bagarre à coups de poing « percutants ». 14 000 unités de 1868 à 1882.

Contourner le brevet Rollin White

De 1857 à 1869, Smith & Wesson exploite le brevet de Rollin White sur le barillet percé au même diamètre de part en part — ce qui permet tout simplement le chargement par l'arrière, chose qui semble évidente aujourd'hui. Smith & Wesson détient donc le monopole du revolver à cartouches métalliques jusqu'en 1869.

Certains plagient carrément et sont implacablement poursuivis en justice. D'autres contournent, en conservant des chambres partiellement obturées à l'arrière, avec juste un orifice étroit pour le passage du percuteur ; le reste de la chambre est au diamètre de cartouches spécifiques sans bourrelet, chargées par l'avant :

Système Calibre Période Production
Plant Cup-fire Pocket .30 milieu des années 1860 20 000
Moore / National Arms Teat-fire .32 1864-1870 30 000
Brooklyn Slocum .32 RF 1863-1864 10 000

Le Slocum est à part : ses chambres coulissent vers l'avant, permettant le chargement du barillet par le côté, et il utilise la .32 RF de Smith & Wesson que l'on trouve presque partout. Son chargement est plus simple et plus rapide que sur les Smith & Wesson — pour une production pourtant très courte.

Remington, roi du pistolet de poche

À côté de sa production de revolvers, Remington a proposé de nombreux modèles de pistolets de poche, aux formes et aux mécanismes très divers. Cette variété en a fait l'un des plus importants fabricants de petites armes pendant plusieurs décennies, de 1861 à 1935 :

Modèle Période Coups / calibre Production
Zig-Zag Deringer 1861-62 6 coups, .22 Short RF ± 1 000
Elliot Repeating Deringer 1863-1888 5 coups .22 Short RF ou 4 coups .32 RF 25 000
Vest Pocket Pistol 1865-1888 1 coup, .22 / .30 / .32 / .41 RF 32 à 35 000
Double Deringer Over-Under 1866-1935 2 coups, .41 RF 150 000
Elliot Single Shot Deringer 1867-1888 1 coup, .41 RF 10 000
Rider Magazine Pistol 1871-1888 5 coups, .32 RF Extra Short 15 000
Smoot n° 1 / n° 2 / n° 3 1875-1888 5 coups, .30 / .32 / .38 Short RF 3 000 · 3 000 · 25 000
New Model N° 4 1877-1888 5 coups, .38 ou .41 Short RF ou CF 23 000
Iroquois Pocket 1878-1888 7 coups, .22 Short RF 10 000

Quelques mécanismes remarquables :

  • Le Zig-Zag doit son nom aux rainures en zigzag usinées à l'arrière du bloc de canons, qui font tourner l'ensemble à chaque tir. L'armement du percuteur interne se fait grâce à une détente-anneau qu'il faut pousser en avant puis ramener en arrière. C'est en fait une petite poivrière, puisque tous les canons tournent ensemble.
  • L'Elliot Repeating conserve la détente-anneau, mais son bloc de canons est fixe : c'est un percuteur rotatif qui assure la percussion.
  • Le Rider Magazine Pistol est caractérisé par un tube-magasin sous le canon, un peu comme les Winchester, contenant cinq cartouches très courtes. En armant l'ensemble chien-culasse, on éjecte la douille tirée et une nouvelle munition est acheminée du magasin, en bas, vers le canon, en haut — un système inhabituel sur ce type d'arme.
  • Le Double Deringer, avec ses deux canons superposés, est le plus célèbre des deringers à cartouches métalliques, souvent vu au cinéma ou dans la bande dessinée. À chaque armement du chien extérieur, le percuteur frappe alternativement l'une des deux cartouches.

Remington a ainsi produit pas moins de neuf modèles d'armes de poche, dont huit fabriqués conjointement jusqu'en 1888, date d'une profonde restructuration de la société et d'une manifeste rationalisation de la production. Seul le Double Deringer passera ce cap : encore fabriqué près de cinquante ans, jusqu'en 1935, il totalise 69 ans de production, ce qui en fait l'un des modèles les plus populaires de l'histoire armurière des États-Unis.

Les petits Colt

En plus des deringers n° 1, 2 et 3 déjà évoqués, Colt s'est lancé dans la production de petits revolvers de poche :

Modèle Période Coups / calibre Production
Open Top Pocket 1871-1877 7 coups, .22 Short ou Long RF 114 000
New Line 1873-1884 (pour le .32) 7 coups .22 ; 5 coups .30 / .32 / .38 / .41, RF ou CF 100 000 (dont 55 000 en .22)
House (5 coups) et Cloverleaf (4 coups) 1871-1876 .41 Short ou Long RF 10 000
New House 1880-1886 5 coups, .38 ou .41 CF (parfois .32 CF) 4 000

L'Open Top Pocket est le premier revolver Colt à cartouches métalliques, caractérisé par sa carcasse ouverte, avec ou sans extracteur le long du canon. Le New Line, lui, est à carcasse fermée ; chaque calibre y reçoit un surnom — pour le .32, c'est « The Ladies Colt ». Le Cloverleaf doit son nom à la forme de son barillet à quatre coups, qui rappelle un trèfle à quatre feuilles. Le New House ressemble au New Line, à la crosse à talon carré près.

Les petits Smith & Wesson

Après le n° 1 en .22, Smith & Wesson met au point en 1861 un n° 2 en .32 RF — mais son format moyen ne permet guère de le classer comme arme de poche, sauf peut-être dans sa version à canon de 10 cm.

La firme propose alors un modèle intermédiaire, à peine plus gros que le n° 1 mais en calibre .32 RF comme le n° 2. Avec une logique bien à eux, ils l'appellent n° 1 ½ : fabriqué de 1865 à 1875, cinq coups, crosse à talon carré sur le premier type et en « bec de corbin » sur le second, 127 000 exemplaires. Toujours avec l'ouverture de la carcasse vers le haut, comme les n° 1 et n° 2.

Pour ceux qui préféraient le .38, plus puissant, Smith & Wesson conçoit le 38 Single Action Revolver : trois modèles successifs de 1876 à 1911, pour 160 000 exemplaires. Le premier prendra le surnom de « Baby Russian », à cause de la longueur du logement d'axe du barillet sous le canon, qui rappelle le « gros » n° 3 Russian. Les trois modèles ont l'ensemble canon-barillet qui bascule vers le bas : ce sera désormais la marque de fabrique de la société après 1875.

Enfin, comme pour prolonger la notoriété de l'ancien n° 1 ½, un New Model n° 1 ½ Single Action Revolver à cinq coups, toujours en .32, est proposé de 1878 à 1892 : ouverture par brisure vers le bas, crosse en « bec de corbin », plus de 97 000 exemplaires.

Détentes éperon et « Saturday Night Specials »

Sans que ce soit une règle absolue, beaucoup de ces petites armes avaient une détente sans pontet, souvent appelée « détente mexicaine » ou « détente éperon ». La crosse « en bec de corbin », arrondie, revient elle aussi d'un modèle à l'autre.

La concurrence était rude entre Colt, Remington, Smith & Wesson et bien d'autres. Certaines fabrications sont de si piètre qualité qu'on les surnomme « Suicide Special », ce qui en dit long sur leur longévité et leur usage unique. On évoque aussi le surnom de « Saturday Night Special » : une arme bon marché pour des bourgeois qui ne sortaient que le samedi soir et voulaient néanmoins une arme en poche. Il y avait aussi, hors des grandes marques, des armes de qualité.

Les oubliées du western

Quand on considère le nombre de modèles de poche — dont seuls les plus populaires ont été présentés ici — et surtout la production totale, assez incroyable, on constate qu'il s'est vendu bien davantage de revolvers et pistolets de poche que de « gros » revolvers de ceinture, surtout si l'on y ajoute les modèles moins connus.

Ces petites armes sont pourtant les oubliées des westerns, alors qu'elles étaient clairement très populaires, en particulier après l'arrivée de la cartouche métallique vers 1860.

Après 1880 ou 1890, chaque société conçut de nouveaux modèles de revolvers, souvent à double action ou à barillet basculant. Puis vint l'ère des pistolets semi-automatiques, dont certains étaient également de poche — mais ceci est une autre histoire…

Le document d'origine

Les pistolets et revolvers américains de poche, Jean-Claude Cavalier (Jesse Lone Rider), 8 juin 2026 — 15 pages illustrées.

Télécharger le fascicule complet (PDF)

L'auteur précise que les photographies, qui viennent de lui-même ou du Net, ne sont pas à la même échelle.

Voir aussi

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