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Table des matières
Les débuts du revolver américain
Une histoire de brevets (1836-1871)
On lit souvent que Samuel Colt est l'inventeur du revolver. C'est inexact : des armes à barillet existaient depuis le XVIIe siècle. Elles étaient simplement rares, et la mise à feu par silex en rendait l'usage compliqué. Ce que Colt apporte en 1836, c'est un mécanisme fiable servi par l'amorce de percussion — et surtout un brevet. Pendant trente-cinq ans, l'histoire du revolver américain sera d'abord celle d'une guerre de brevets : celui de Colt jusqu'en 1857, puis celui de Rollin White jusqu'en 1871.
Remerciement spécial : cette page est tirée du fascicule Les débuts du revolver américain, une histoire de brevets de Jean-Claude Cavalier (« Jesse Lone Rider »), qui a aimablement autorisé sa reprise et sa diffusion sur Tireur.org. Qu'il en soit chaleureusement remercié.
Samuel Colt et le brevet de 1836
Adolescent au début des années 1830, Samuel Colt fut mousse sur un voilier qui fit escale en Inde ; il y a sans doute vu le revolver Collier, assez répandu chez les officiers de l'Empire britannique. La légende du gouvernail du bateau qui lui aurait inspiré le barillet relève du mythe — que l'intéressé a d'ailleurs savamment entretenu toute sa vie.
Rentré aux États-Unis, il conçoit un revolver plus moderne, en tirant parti des toutes récentes amorces de percussion, bien plus fiables que le silex. Il a aussi l'idée d'un mécanisme où l'armement du chien fait tourner le barillet jusqu'à la chambre suivante et la bloque devant le canon. En février 1836, à 22 ans, il dépose un brevet protégeant son invention pour quatorze ans.
Il crée une petite manufacture à Paterson ; ses armes en prendront le nom. Elles existent en plusieurs modèles de revolvers, du calibre .28 au .36, mais également en carabines à barillet.
Charger un revolver à percussion
La cartouche métallique n'existe pas encore. Le chargement se fait par l'avant du barillet :
- une dose de poudre noire dans la chambre ;
- la balle poussée avec le refouloir jusqu'à affleurer le bord du barillet ;
- l'opération répétée pour chaque chambre ;
- le creux autour des balles rempli de graisse, pour empêcher l'humidité de pénétrer et surtout pour éviter que la flamme d'une chambre voisine n'allume plusieurs charges à la fois ;
- enfin, les amorces posées sur les cheminées — ces tétons percés d'un petit canal à l'arrière du barillet.
Une pression sur la détente libère le chien, qui s'abat sur l'amorce de la chambre placée devant le canon ; la flamme traverse la cheminée, enflamme la poudre noire et le coup part. C'est fastidieux, mais ce principe restera celui de tous les revolvers à percussion jusqu'au début des années 1870.
Paterson, la faillite, puis le Texas
Le succès du Colt Paterson n'est pas fulgurant : l'arme est sans doute trop moderne à une époque où le pistolet à un coup et à silex reste très commun.
Elle rencontre pourtant un vrai écho auprès de la République du Texas, ancienne province mexicaine indépendante depuis 1836, après l'épisode d'El Alamo. L'embryon de son armée a besoin d'armes, en particulier les fameux Texas Rangers, à la fois policiers et garde-frontières, également chargés de lutter contre les Comanches. Chaque Ranger est normalement doté de deux Paterson à six coups — il faut imaginer la surprise des Amérindiens face à un tel feu, alors que jusque-là les Blancs n'avaient que des armes à un coup.
Ce succès relatif reste insuffisant : la manufacture de Paterson est déclarée en faillite en 1841. Colt se lance alors dans les mines sous-marines et s'associe à Samuel Morse pour fabriquer un câble télégraphique immergé.
Le Walker 1847 et les Dragoon
En 1845, le Texas est annexé par les États-Unis. Le président Polk veut étendre le pays vers l'Ouest, ce qui irrite les autorités mexicaines : la guerre éclate en 1846.
Le capitaine Samuel Walker, qui a bien connu le Paterson, vante ses qualités à l'état-major. Mandaté pour retrouver Colt, il l'aide à mettre au point un nouveau revolver : le très puissant Colt Walker 1847 en calibre .44, toujours à percussion. Mécanisme simplifié, mais arme très lourde (2,2 kg) dont les énormes charges de poudre noire — équivalentes à celles d'un fusil — provoquent parfois l'éclatement des barillets. Après 1 100 exemplaires, la production est arrêtée et Colt met rapidement au point un modèle un peu moins puissant : le Colt Dragoon 1848, toujours en .44.
Ces deux revolvers sont des armes d'arçon : placés souvent par paire dans des gaines (holsters) suspendues au pommeau de la selle, et non à la ceinture du cavalier. Le Dragoon sera produit en trois modèles successifs jusqu'en 1860.
Détail remarquable : à partir du Walker et jusqu'en 1873, tous les Colt ont un mécanisme de percussion qui ne compte que six pièces, carcasse et vis de fixation exceptées. Cela facilite grandement le démontage et le nettoyage par des utilisateurs peu familiers de la mécanique.
Entre-temps, le capitaine Walker sera tué pendant la guerre du Mexique, qui verra la victoire des États-Unis — lesquels en profitent pour annexer le Nouveau-Mexique, l'Arizona et la Californie.
Pocket, Navy : la gamme se complète
Dès 1847, Colt avait déjà sorti un revolver de (grande…) poche, le Baby-Dragoon en .31. Cette arme légère évolue rapidement vers le très populaire Colt Pocket 1849, produit à plus de 300 000 exemplaires jusqu'en 1873 — en réalité la même arme, qui évolue au fil du temps.
Colt profite de son succès pour obtenir la prolongation de son brevet jusqu'en février 1857, prétextant l'impossibilité de l'exploiter pendant quelques années après sa faillite de 1841.
Entre le gros Dragoon et le petit Pocket, il manque un modèle intermédiaire : ce sera le Navy 1851 en calibre .36, premier modèle destiné à être porté à la ceinture. Produit lui aussi jusqu'en 1873, à plus de 200 000 exemplaires.
Les affaires sont si florissantes que Colt ouvre une usine à Londres en 1852 ; mais la concurrence européenne est plus rude qu'aux États-Unis et l'usine ferme dès 1857.
Carcasse ouverte, carcasse fermée
Tous ces revolvers sont à carcasse ouverte : aucun renfort au-dessus du barillet ne joint l'avant et l'arrière de l'arme. L'essentiel de la rigidité est obtenu par une clavette qui maintient l'avant de l'arme et le canon sur l'axe du barillet.
En 1855, l'adjoint de Colt, Elisha Root, propose un revolver à carcasse fermée — avec le fameux renfort au-dessus du barillet — et à chien latéral. Ce petit revolver est décliné en quelques variantes en .28 et .31. Surtout, ce système sera adopté pour produire des carabines et des fusils à barillet de gros calibre, qui connaîtront aussi un beau succès commercial. Root était par ailleurs un génial concepteur de machines-outils, ce qui contribua énormément au succès de Colt.
Le monopole, les procès… et la naissance de Smith & Wesson
Entre 1847 et la fin de son brevet en 1857, Colt poursuit en justice les armuriers qui auraient eu la mauvaise idée de copier ses revolvers. Parmi eux, un certain Daniel Wesson. Dépité après sa condamnation pour plagiat en 1851, celui-ci cherche malgré tout à mettre au point une arme à répétition. C'est ainsi qu'il rencontre Horace Smith : le courant passe immédiatement entre les deux hommes, qui fondent la société Smith & Wesson, toujours existante.
Mais comment fabriquer une arme à répétition sans barillet ? Ils héritent d'un projet initié par Walter Hunt et amélioré en 1849 par Lewis Jennings : un tube-magasin sous le canon contenant les munitions, poussées vers le boîtier de culasse où elles entrent une à une dans un auget — sorte de berceau qui, sous l'action d'un levier de sous-garde servant aussi de pontet, fait monter la munition au niveau du canon, un peu comme un ascenseur. En refermant le levier, la culasse pousse la munition dans la chambre et l'auget redescend chercher la suivante.
Encore faut-il une munition. Faute de douille métallique au point, c'est une simple balle creusée à sa base : la cavité est remplie de poudre et fermée par un opercule contenant une amorce — la Rocket-Ball. En théorie cela fonctionne ; en pratique, le peu de poudre noire donne une puissance anémique, et le reflux de gaz brûlants vers l'arrière risque à tout moment d'enflammer toutes les balles du magasin, avec les conséquences que l'on imagine.
Smith & Wesson produisent néanmoins un pistolet, dit Norwich du nom de la ville où il est fabriqué. Le succès est des plus mitigés.
Une bifurcation décisive. Comprenant l'impasse, Smith & Wesson cèdent le projet à un groupe d'investisseurs dont un certain Oliver Winchester, qui a fait fortune dans la confection de chemises en prêt-à-porter. Vers 1855, Benjamin Tyler Henry les remplace ; les armes prennent le nom de Volcanic. Henry résoudra le problème de la munition en mettant au point vers 1860 l'une des premières cartouches métalliques américaines, la .44 Henry annulaire, et Winchester prendra le contrôle définitif en 1866. On pourrait aller jusqu'à penser que le monopole du brevet Colt, en poussant Smith & Wesson vers le système à tube-magasin et levier de sous-garde, a été à la base des armes Winchester. → Voir Winchester et les armes à levier de sous-garde.
La cartouche métallique et le brevet Rollin White
De leur côté, Smith & Wesson rêvent d'un revolver tirant des cartouches métalliques : ils ont compris que c'est l'avenir. Pour le revolver, il suffit d'attendre février 1857 et l'expiration du brevet Colt. Pour la munition, c'est une autre paire de manches.
Quand ils commencent leurs travaux en 1855, il n'existe que deux types de cartouches métalliques, toutes deux françaises : les munitions à broche de Lefaucheux, et les mini-cartouches Flobert, qui ne contiennent pas de poudre — seulement l'amorçage, pour propulser une petite balle ronde en tir de salon (on parle aujourd'hui de « bosquettes » lorsque la balle est pointue).
C'est sur cette dernière qu'ils vont plancher : allonger la petite douille de cuivre de 6 mm (.22 Flobert) pour y ajouter un peu de poudre noire, alourdir légèrement la balle — et l'on obtient ce qui s'appelle aujourd'hui la .22 Short, bien moins puissante que la .22 Long Rifle, mise au point dans les années 1880. La difficulté fut, dit-on, de concevoir une machine capable de répartir l'amorçage sur le pourtour du culot par force centrifuge. Cet anneau d'amorçage logé dans le bourrelet donne son nom à la munition annulaire (rimfire), toujours utilisée aujourd'hui, surtout en .22 LR.
Une fois le revolver et la munition au point, ils veulent déposer un brevet — en particulier pour le barillet percé de part en part au même diamètre, qui permet d'introduire les cartouches par l'arrière des chambres. Surprise : un autre armurier, Rollin White, détient déjà ce brevet depuis 1855.
White avait projeté un revolver dont le barillet aurait été alimenté par des cartouches en papier contenues dans un chargeur vertical fixé sur le côté gauche — une sorte de croisement entre le revolver et le chargeur des pistolets semi-automatiques modernes. Il avait présenté ses plans à Colt, qui l'avait éconduit, considérant à juste titre le système dangereux. Il ne sera jamais fabriqué. Il n'empêche : Smith & Wesson doivent négocier, et verseront 25 cents à Rollin White par arme produite.
Février 1857 : le marché s'ouvre
Fin du brevet Colt : tout le monde peut fabriquer des revolvers. Beaucoup d'armuriers se lancent, en conservant le système à percussion qui a fait ses preuves.
La liste serait trop longue, mais il faut pointer la production Remington, qui propose une gamme d'excellents revolvers à carcasse fermée, souvent reconnaissables au renfort triangulaire du levier-refouloir sous le canon, que l'on appelle le « voile » — ainsi le Remington Army 1858.
Colt poursuit également sa production d'armes à percussion. En 1860 sort une nouvelle gamme aux formes arrondies et non plus anguleuses : grâce aux énormes progrès des aciéries dans les années 1850, le gros Dragoon 1848 peut être remplacé par le Colt Army 1860, qui a la taille d'un Navy 1851 mais tire du .44, grâce à un léger renfort du barillet. Un Navy 1861 est également proposé, tandis que les anciens Navy 1851 et Pocket 1849 restent au catalogue. Tous seront produits jusqu'en 1873 — et la Guerre de Sécession (1861-1865) sera un énorme marché pour tous les fabricants d'armes.
Smith & Wesson, eux, sortent enfin leur premier revolver en 1857 :
| Modèle | Année | Calibre | Coups | Remarque |
|---|---|---|---|---|
| N° 1 | 1857 | .22 Short | 7 | Petit revolver de défense, succès notable |
| N° 2 Army | 1860 | .32 annulaire | 6 | Plus grand ; souvent arme de secours pendant la Guerre de Sécession |
| N° 1 ½ | 1865 | .32 | 5 | À peine plus grand que le n° 1, calibre du n° 2 |
Ces trois revolvers ont la particularité de s'ouvrir en faisant basculer l'avant et le canon vers le haut (tip-up models). Le n° 1 et sa petite munition n'émeuvent d'abord guère les autres fabricants, tant sa puissance ne peut rivaliser avec les « gros » revolvers à percussion.
Contourner le brevet White
À partir du début des années 1860, la cartouche métallique commence à intéresser d'autres armuriers. Certains plagient carrément les Smith & Wesson et leur barillet percé : ils seront implacablement poursuivis par Rollin White, qui y laissera d'ailleurs une partie de la fortune accumulée grâce à ses 25 cents par arme.
D'autres contournent le brevet en conservant un barillet dont les chambres sont partiellement obturées à l'arrière, avec juste un orifice étroit pour le passage du percuteur ; le reste de la chambre est au diamètre de cartouches très spéciales, chargées par l'avant :
- le Cup-fire de Plant — 20 000 exemplaires ;
- le Teat-fire de Moore / National Arms — 30 000 exemplaires.
Tous deux rencontrent un certain succès malgré la difficulté de trouver les munitions dans le commerce.
Un autre système, le Slocum, a des chambres qui coulissent vers l'avant, permettant de charger le barillet par le côté ; il utilise la .32 annulaire de Smith & Wesson, que l'on trouve presque partout, et son chargement est plus simple et plus rapide que sur les S&W. La société disparaîtra pourtant rapidement, de façon inexpliquée, après 10 000 exemplaires — peut-être à la suite d'une intervention financière de Smith & Wesson.
En 1869, Colt cherche lui aussi à contourner le brevet en modifiant ses anciens revolvers à percussion pour les adapter à une cartouche à douille tronconique chargée par l'avant du barillet, selon un concept mis au point par l'ingénieur Thuer.
Conversions et fin de partie
Dès l'expiration du brevet Rollin White en 1869 — prolongé jusqu'en 1871 grâce à des procédures judiciaires — Colt convertit ses nombreux revolvers à percussion à la cartouche métallique « ordinaire », à charger par l'arrière du barillet. L'idée : donner une nouvelle vie à des armes devenues obsolètes, encore en stock ou renvoyées à l'usine par leurs détenteurs. On retiendra les conversions successives Richards, Richards-Mason et le Colt Open Top, pour la majorité des modèles. Remington convertira également ses anciens revolvers.
C'est seulement en 1869 que Smith & Wesson sort enfin un « gros » revolver en .44, le n° 3, décliné au fil des années en plusieurs modèles et calibres, dont le .44 Russian et le .45 Schofield. Cette fois, le revolver se brise vers le bas et un extracteur en étoile extirpe les étuis du barillet (top-break).
En 1871 sonne le glas des revolvers à percussion : c'est l'avènement progressif des revolvers conçus pour la cartouche métallique, dont le très célèbre Colt Single Action Army 1873, qui portera les surnoms de Peacemaker ou Frontier Six-Shooter. Mais ceci est une autre histoire…
Il aura fallu trente-cinq ans, de 1836 à 1871, pour que le revolver des débuts devienne vraiment moderne, avec une cartouche métallique que tous les fabricants peuvent enfin utiliser librement.
Repères chronologiques
| Année | Événement |
|---|---|
| 1836 | Brevet Samuel Colt (février) ; manufacture de Paterson |
| 1841 | Faillite de Paterson |
| 1847 | Colt Walker (.44) ; Baby-Dragoon (.31) |
| 1848 | Colt Dragoon |
| 1849 | Colt Pocket 1849 |
| 1851 | Colt Navy (.36) ; condamnation de Daniel Wesson pour plagiat |
| 1855 | Colt Root (carcasse fermée) ; brevet Rollin White sur le barillet percé |
| 1857 | Expiration du brevet Colt ; Smith & Wesson n° 1 en .22 Short |
| 1858 | Remington Army |
| 1860 | Colt Army 1860 (.44) ; S&W n° 2 Army |
| 1861-1865 | Guerre de Sécession |
| 1869 | Fin théorique du brevet Rollin White ; S&W n° 3 (.44) ; conversions Thuer |
| 1871 | Fin effective du brevet White ; conversions Richards / Open Top |
| 1873 | Colt Single Action Army |
Le document d'origine
Les débuts du revolver américain, une histoire de brevets, Jean-Claude Cavalier (Jesse Lone Rider), 1er mai 2026 — 9 pages illustrées.
→ Télécharger le fascicule complet (PDF)
L'auteur précise que les photographies ne sont pas à la même échelle : la majorité proviennent du site Uberti, fabricant de répliques italiennes bien connu — ces copies quasi parfaites des armes originales bénéficient d'un éclairage professionnel et montrent parfaitement les détails, chose difficile pour un amateur qui ne possède pas les pièces d'origine. Les photos d'armes originales viennent du Net ou de l'auteur.
Voir aussi
- Winchester et les armes à levier de sous-garde — la suite directe de l'histoire Hunt / Volcanic / Henry, par le même auteur.
- Les pistolets et revolvers américains de poche — deringers, poivrières et petits revolvers, par le même auteur.
- Histoire des armes à feu : de l'Antiquité à nos jours — le cadre chronologique général.
