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Des systèmes de mise à feu : de la mèche à l'amorce

Cinq siècles pour résoudre un seul problème : allumer la charge à coup sûr

Toute l'histoire des armes à feu portatives se ramène à une question obstinée : comment enflammer la poudre au moment voulu, sans quitter sa cible des yeux, par tous les temps ? Le canon, lui, change peu. Ce sont les systèmes de mise à feu qui commandent le rythme des progrès — et chaque saut technique, du serpentin à l'amorce, s'est traduit par un bond de la cadence de tir et de la fiabilité.

Cette page suit ce fil de la mèche jusqu'à l'amorce moderne. Pour l'usage actuel — annulaire, percussion centrale, Boxer et Berdan — voir L'amorçage des cartouches.

La mèche : garder les deux mains sur l'arme

Vers les années 1410 apparaît le premier allumage mécanique : la platine à mèche (matchlock). Une mèche de chanvre imprégnée de salpêtre, en combustion lente, est tenue par un bras pivotant — le serpentin. La détente abaisse le serpentin dans le bassinet, une cuvette garnie de poudre fine ; la flamme traverse la lumière, un petit canal percé dans le canon, et allume la charge.

Platine à mèche : le serpentin, en haut, tient la mèche en combustion lente qui vient s'abattre dans le bassinet lorsqu'on presse la détente. Photo : Dellex, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Platine à mèche : le serpentin, en haut, tient la mèche en combustion lente qui vient s'abattre dans le bassinet lorsqu'on presse la détente. Photo : Dellex, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Le progrès paraît modeste ; il est en réalité décisif. Jusque-là, le tireur appliquait lui-même un charbon ardent sur la lumière, une main occupée loin de l'arme. Avec le serpentin, les deux mains tiennent l'arme et les yeux restent sur la cible. C'est la naissance du tir visé.

Les limites sautent aux yeux : la mèche doit brûler en permanence — donc se consumer, trahir par sa fumée et sa lueur — et la pluie met tout le système hors service.

Le rouet : l'étincelle à la demande

Vers 1500-1510 apparaît en Europe germanique la platine à rouet (wheellock). Une roue d'acier crantée, armée par une clé contre un ressort puissant, frotte à grande vitesse contre un morceau de pyrite de fer maintenu par un chien : la gerbe d'étincelles tombe dans le bassinet.

Schéma en coupe d'une platine à rouet : la roue crantée (5), armée contre son ressort, frotte contre la pyrite tenue par le chien (1-3) et projette des étincelles dans le bassinet. Schéma : Xander89, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Schéma en coupe d'une platine à rouet : la roue crantée (5), armée contre son ressort, frotte contre la pyrite tenue par le chien (1-3) et projette des étincelles dans le bassinet. Schéma : Xander89, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

L'invention est attribuée tantôt à Léonard de Vinci, qui en a laissé des dessins datés du milieu des années 1490 ou de la première décennie du XVIᵉ siècle, tantôt à un mécanicien allemand anonyme — un livre d'inventions de 1505 et un acte d'achat autrichien de 1507 plaident pour cette seconde hypothèse.

Le rouet apporte deux choses considérables : l'arme peut rester chargée et prête pendant des heures, et elle est dissimulable. C'est la première arme de poing véritablement utilisable, et donc la première dont les autorités se méfient.

Son défaut est économique : le mécanisme, proche de l'horlogerie, exige un armurier très qualifié, coûte cher et tombe en panne s'il est mal entretenu. Il ne remplacera jamais la mèche dans l'infanterie ; il restera l'arme du cavalier et du prince.

Le silex : deux siècles de règne

Vers 1610, l'aboutissement d'une lignée de platines à pierre (snaphance, miquelet) donne le « vrai » silex : le chien porte une pierre qui vient frapper une pièce d'acier en L, la batterie, laquelle bascule sous le choc en découvrant le bassinet qu'elle recouvrait — geste unique qui produit l'étincelle et ouvre la poudre d'amorce.

Mécanisme de la platine à silex. Image : domaine public.

Mécanisme de la platine à silex. Image : domaine public.

Simple, robuste, réparable au village, le silex tiendra plus de deux siècles. Le détail de son anatomie, de son cycle de tir et de son entretien fait l'objet d'une page à part : Le fusil à silex.

Il garde pourtant les deux tares de tous ses prédécesseurs : une poudre d'amorce à l'air libre, donc sensible à l'humidité, et un délai perceptible entre la détente et le départ du coup — le temps que l'étincelle allume l'amorce, que l'amorce allume la charge. À la chasse au vol, ce retard fait manquer l'oiseau.

1807 : Forsyth et le fulminate

La rupture vient d'un pasteur écossais, Alexander John Forsyth, chasseur de gibier d'eau agacé par ce retard et par la fumée du bassinet qui trahissait son approche. Il exploite une propriété connue des chimistes mais jamais appliquée aux armes : certains fulminates détonent au choc, sans flamme.

En 1807, il brevette en Grande-Bretagne sa platine dite « à flacon de parfum » (scent-bottle lock) : un petit réservoir pivotant, garni de fulminate de mercure, dépose une dose devant la lumière ; le chien la frappe, elle détone, le coup part.

Ce que change le fulminate. Ce n'est pas la commodité qui compte, c'est la physique de l'allumage. Jusque-là on allumait la charge par une flamme qui devait cheminer ; désormais on l'allume par un choc qui produit instantanément une gerbe incandescente. Le délai disparaît, et l'amorçage devient insensible à la pluie. Tous les systèmes ultérieurs — capsule, broche, annulaire, percussion centrale — ne sont que des manières différentes d'emballer ce même fulminate.

La capsule : le fulminate mis en boîte

Le mécanisme de Forsyth reste compliqué. La solution élégante viendra d'ailleurs, entre 1814 et 1822, et sa paternité reste disputée : Joshua Shaw revendique un modèle en fer réutilisable en 1814, en étain en 1815, en cuivre en 1816, et dépose son brevet aux États-Unis en 1822 ; l'historien Sidney James Gooding tient plutôt Joseph Egg, vers 1817, pour le plus probable inventeur ; le premier brevet au monde mentionnant explicitement capsule et cheminée est français, délivré à François Prélat le 29 juillet 1818.

Capsules fulminantes en cuivre. Celles qui sont retournées laissent voir, au fond, la pastille de composition détonante. Photo : Jacek Halicki, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Capsules fulminantes en cuivre. Celles qui sont retournées laissent voir, au fond, la pastille de composition détonante. Photo : Jacek Halicki, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le principe est d'une simplicité définitive : un petit dé de cuivre garni de fulminate, que l'on coiffe sur une cheminée — un téton percé d'un canal débouchant dans la chambre. Le chien écrase la capsule contre la cheminée ; la flamme file droit dans la charge.

Platine à percussion d'un fusil Le Page : le chien, à gauche, s'abat sur la cheminée coiffée de sa capsule. Comparé au silex, tout le bassinet a disparu. Photo : Wilfried Wittkowsky, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Platine à percussion d'un fusil Le Page : le chien, à gauche, s'abat sur la cheminée coiffée de sa capsule. Comparé au silex, tout le bassinet a disparu. Photo : Wilfried Wittkowsky, licence CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

L'adoption militaire est lente : l'armée britannique ne convertit le Brown Bess à la percussion qu'en 1842, un quart de siècle après l'invention et après une longue campagne d'essais à Woolwich en 1834. Les états-majors se méfiaient d'une petite pièce que le soldat pouvait perdre.

C'est ce système qui équipe tous les revolvers à percussion de Colt, Remington et leurs concurrents — chargement par l'avant du barillet, capsule sur chaque cheminée à l'arrière : voir Les débuts du revolver américain.

Vers la cartouche : enfermer l'amorce dans l'étui

La capsule règle l'allumage mais pas l'obturation : les gaz fuient encore par la culasse, ce qui interdit un chargement par l'arrière vraiment efficace. L'idée décisive est de tout réunir — balle, poudre et amorçage — dans un étui métallique qui, en se dilatant au tir, ferme lui-même la chambre.

La broche : Lefaucheux, 1835

Casimir Lefaucheux (1802-1852), à Paris, obtient le 31 mars 1835 le brevet français n° 6348, complément à son brevet de fermeture basculante de 1832 : la cartouche à broche. Une petite tige métallique traverse la paroi de l'étui et repose sur une capsule interne ; le chien frappe cette broche, qui écrase la capsule de l'intérieur.

Cartouches à broche Lefaucheux, vues de profil et par le culot : la broche saillante, à mi-hauteur de l'étui, est frappée verticalement par le chien. Photo : Aaron Newcomer, licence CC BY 4.0, via Wikimedia Commons, image recadrée.

Cartouches à broche Lefaucheux, vues de profil et par le culot : la broche saillante, à mi-hauteur de l'étui, est frappée verticalement par le chien. Photo : Aaron Newcomer, licence CC BY 4.0, via Wikimedia Commons, image recadrée.

C'est la première cartouche métallique réellement viable, et elle connaît un immense succès commercial en Europe. Elle porte pourtant sa condamnation en elle : la broche saillante impose d'orienter chaque cartouche au chargement, fragilise l'étui, et rend la munition dangereuse à manipuler en vrac — un choc sur la broche suffit. Le déclin s'amorce dès le début des années 1860 pour les armes d'épaule ; la production commerciale durera néanmoins jusqu'en 1914, et de petites séries jusque dans les années 1930.

L'annulaire : Flobert, 1845

Louis-Nicolas Flobert fait plus simple encore en 1845 : il supprime la broche et la poudre. Sa munition de 6 mm, la « Flobert » ou .22 BB Cap, n'est qu'une capsule fulminante surmontée d'une balle — l'amorçage sert à la fois d'allumage et de propulsif. C'est un jouet de tir de salon, mais le principe est là : la composition est logée dans le bourrelet de l'étui, écrasée entre le percuteur et la culasse.

Il suffira à Smith & Wesson, en 1857, d'allonger cette douille pour y loger 4 grains de poudre noire et une balle conique : c'est la .22 Short, première cartouche métallique américaine, et l'ancêtre direct du .22 Long Rifle d'aujourd'hui.

Comparaison des amorçages à broche et annulaire, avant et au moment du tir. Image : Amenhtp, domaine public, via Wikimedia Commons.

Comparaison des amorçages à broche et annulaire, avant et au moment du tir. Image : Amenhtp, domaine public, via Wikimedia Commons.

L'annulaire a longtemps existé en gros calibres — jusqu'au .58 — mais il a été balayé par la percussion centrale partout où la pression compte, pour une raison structurelle : un culot assez mince pour être écrasé par le percuteur ne peut pas encaisser de hautes pressions.

Les impasses de la guerre des brevets

Aux États-Unis, entre 1855 et 1869, le brevet Rollin White sur le barillet percé de part en part interdit à tout le monde sauf à Smith & Wesson de charger un revolver par l'arrière. D'où une floraison de systèmes d'amorçage inventés non pour leurs mérites, mais pour contourner un brevet :

  • le cup-fire de Plant — chambres partiellement obturées à l'arrière, cartouche à culot creux chargée par l'avant, percutée par un petit orifice ;
  • le teat-fire de Moore et National Arms — un téton d'amorçage saillant au centre du culot ;
  • la conversion Thuer de Colt (brevet n° 82 258 du 15 septembre 1868) — douille tronconique chargée par l'avant du barillet.

Les six systèmes d'amorçage en coupe : Boxer et Berdan à percussion centrale, annulaire, et les trois systèmes bâtards — broche, teat-fire et cup-fire. La flèche figure le percuteur. Schéma : Grasyl, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons, pivoté d'un quart de tour pour la lisibilité.

Les six systèmes d'amorçage en coupe : Boxer et Berdan à percussion centrale, annulaire, et les trois systèmes bâtards — broche, teat-fire et cup-fire. La flèche figure le percuteur. Schéma : Grasyl, licence CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons, pivoté d'un quart de tour pour la lisibilité.

Tous disparaissent avec le brevet qui les avait fait naître. L'histoire complète de cet épisode est racontée dans Les débuts du revolver américain et Les pistolets et revolvers américains de poche.

1866 : la percussion centrale clôt le débat

La solution durable consiste à remettre l'amorçage au centre du culot, mais dans une coupelle séparée, sertie dans un logement. L'étui n'a plus à se déformer : il peut être épais, résister à toutes les pressions — et surtout être réamorcé.

Deux brevets, la même année, tranchent la question de l'enclume :

Boxer Berdan
Inventeur Edward Mounier Boxer, britannique Hiram Berdan, américain
Brevet Grande-Bretagne, 13 octobre 1866 États-Unis n° 53 388, 20 mars 1866
Enclume dans l'amorce dans l'étui
Canal de feu un seul, central deux, latéraux

Par un renversement savoureux, le système du Britannique s'imposera aux États-Unis et celui de l'Américain en Europe. Le fonctionnement détaillé, la manière de les reconnaître et ce qu'ils impliquent au rechargement sont traités dans L'amorçage des cartouches.

Après 1866, plus rien de fondamental ne change. Les amorces gagneront en régularité, abandonneront le fulminate de mercure puis, récemment, le plomb — mais le geste reste celui de Forsyth en 1807 : écraser une pincée de matière détonante entre deux surfaces dures.

Repères chronologiques

Période Système Apport décisif
années 1410 Mèche l'allumage devient mécanique : les deux mains sur l'arme
vers 1500-1510 Rouet l'arme reste chargée et prête ; naissance de l'arme de poing
vers 1610 Silex robuste et bon marché : deux siècles de règne
1807 Forsyth le fulminate : allumage par choc, insensible à la pluie
1814-1822 Capsule le fulminate encapsulé ; adoption militaire britannique en 1842
1835 Broche premier étui métallique viable (Lefaucheux)
1845 Annulaire l'amorçage dans le bourrelet (Flobert) ; .22 Short en 1857
1855-1869 Impasses cup-fire, teat-fire, Thuer : contourner le brevet Rollin White
1866 Percussion centrale amorce séparée : hautes pressions et étui rechargeable

Voir aussi

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histoire/systemes_mise_a_feu.txt · Dernière modification : de Lepigeon